Catégorie : Exercices de Stylo

 

L’inventoire, une revue d’écriture en ligne, présente chaque quinzaine des propositions d’écriture, basées sur des extraits de romans. Je me garde certains thèmes passés sous le coude car ils m’inspirent vraiment. On peut retrouver ma participation à l’un d’eux sur le site de l’Inventoire. Ce genre d’exercice, qui consistait à rédiger un souvenir d’enfant en s’adressant à notre personnage, constitue un bon support d’écriture, que ce soit pour s’exercer ou pour explorer de nouveaux styles.

 

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Inspirée par une baronne sur Twitter qui prône l’élégance du langage et proscrit la vulgarité, j’ai eu l’idée de revoir ma copie pour le texte J’ai du poil aux pattes, qui est, je l’avoue, truffé de gros mots et de grossièretés. Une jeune fille sympathique qualifie d’ailleurs mon style de « cru ». Je lui concède et je reconnais aimer manier un style quelque peu grossier. Jamais gratuit, le gros mot donne du poids à certains propos, permet de choquer pour obtenir et retenir l’attention, de marquer les esprits. Je me plais à écrire des choses brutales pour servir un propos fort, et parce qu’on ne s’enveloppe pas de douceur pour parler de violence.

Je pensais donc, en m’attaquant à cette réécriture version langage soutenu, que mon texte allait virer à la parodie et que ce style ne collerait pas. C’est mal intentionnée que j’ai abordé ce projet. Parce que finalement, la distance et l’élégance qu’impose un langage châtié, loin d’adoucir le propos, créent un décalage tout aussi puissant.

Alors merci Baronne, pour avoir ouvert un peu plus mon esprit et mes options.

Je suis aristocrate

J’ai du poil aux pattes

Même si après le bal masqué

J’expose ma croupe à vos baisers

Je ne suis pas une domestique

Quand bien même la mouche me pique

Très cher, sans mon accord

Pas de vit dans mon corps

Bien qu’affublée d’un titre

Je garde mon libre arbitre

Aussi quand vous rajustez

Mon corset en dentelle

Montrez moi du respect

Ou la baronne offensée

Élégante et rebelle

Pourrait vous coller un soufflet

Je

Veux juste la liberté

Être traitée comme je le permets

Être noble, pas être carmélite

Être émancipée

N’est pas être excentrique

Je

Veux juste la sécurité

Pouvoir être belle

Sans l’avoir mérité

Ce corset serré

N’est pas un appel

Je

Veux juste l’adelphité

Que le roi

N’ait pas droit de cuissage sur moi

Qu’on ne me marie guère

Au baron pour des terres

Être écoutée

Autrement qu’en secret

Que la féminité

Ne me relègue pas

À conseillère de l’ombre

Ou de l’oreiller

Qu’à la lumière je puisse me montrer avisée

Et si je refuse votre compagnie

Mon très cher ami, vous serez gentil

De ne pas être violent

De ne pas m’insulter

De ne point me briser les dents

Bien sûr, de ne pas vous plaindre

De vous montrer décent

De ne guère me contraindre

Ou nuire à l’intégrité

Ni de mon corps

Ni de mon âme

Poussée par un acte infâme

À vouloir m’offrir à la mort

Votre légitime frustration

Ne saurait obscurcir votre raison

Vous serez vite consolé

Mais un coït imposé

Pourrait me laisser brisée

Je

Veux juste la liberté

Être traitée comme je le permets

Être noble, pas être carmélite

Être émancipée

N’est pas être excentrique

Je

Veux juste la sécurité

Pouvoir être belle

Sans l’avoir mérité

Ce corset serré

N’est pas un appel

Je

Veux juste l’adelphité

Que le roi

N’ai pas droit de cuissage sur moi

Qu’on ne me marie guère

Au baron pour des terres

Être écoutée

Autrement qu’en secret

Que la féminité

Ne me relègue pas

À conseillère de l’ombre

Ou de l’oreiller

Qu’à la lumière je puisse me montrer avisée

Très cher ami, mon accord

Vous exhortant à y aller plus fort

Que ce soit dans mon boudoir

Ou après un bal au manoir

Ainsi que mon manque d’empressement

À vouloir convoler

Ne signifie absolument

Pas que je suis une prostituée

Ni que j’ai tous les vices

Ou que je couve une chaude pisse

Mais que conquise par votre sourire

Ou votre esprit, j’ai désiré

Pour une nuit nous offrir

Quelques heures de volupté

Parce que je suis libre

De faire tout ce qui me plait.

Doublure Stylo, féministe discrète, élégante et subtile

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Il faut croire que les poils m’inspirent, car si ça continue je vais en faire un recueil ! Après J’ai du poil aux pattes, qui parle surtout de la vulnérabilité des femmes, voici « J’ai du poil sous les bras », sur le droit de ne pas se conformer aux modèles et standards féminins imposés par la société, le droit d’être différente et imparfaite, d’être belle parce qu’on est soi-même.

 

J’ai du poil aux pattes

Du poil sous les bras

Le ch’veu un peu gras

Des bourrelets sympa

Ailes de chauve souris

Tombant sous les bras

Pas de beaux habits

J’aime mieux les sketba

J’mets pas de talons

Que des pantalons

J’m’habille comme un sac

Sauf pour mon mari

Pour les autres morbacs

J’me fous d’être jolie

 

Je

Suis une femme

Imparfaite

Pas refaite

 

J’ai

Une âme

J’suis pas qu’une jupette

Une paire de gambettes

 

J’ai des cicatrices

Et puis des varices

Je suis la matrice

Et ça laisse des traces

J’ai des p’tits kilos

En vrai ils sont gros

Et ils sont en trop

Je suis un peu grasse

J’ai des p’tits boutons

Un poil au menton

Des rides sur le front

Le nez un peu rond

Des yeux bleus tout cons

Du sébum en masse

 

Je

Suis une femme

Imparfaite

Pas refaite

 

J’ai

Du charme

Une tête bien faite

Pas trop bête

 

Ces foutus défauts

N’affectent pas trop

Ma féminité

Quand je mets mon haut

Mon mari a chaud

Mon buste est parfait

Ces foutus défauts

N’altèrent pas trop

Ma féminité

J’suis quand même jolie

Puisque je te l’dis

Même pas toshopée

Ces foutus défauts

Je les aime pas trop

Mais faut accepter

Alors ne pointe pas

Ton vilain gros doigt

Pour les désigner

Et puis toi aussi

T’es pas bien joli⋅e

Tu t’es bien r’gardé⋅e

 

Je

Suis une femme

 

Je

Suis un homme

 

Je

Suis humain⋅e, en somme

 

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Je ne suis pas féministe, parce que je ne me reconnais pas dans cette mouvance, et parce que je préfère être humaniste et me soucier aussi du sort fait aux gros⋅ses, aux noir⋅e⋅s et aux pédé⋅e⋅s (oui, l’écriture inclusive, c’est compliqué, mais moins que le passage à l’euro. Vous verrez, vous vous y ferez… et moi aussi).

Mais chaque fois que j’entends « Mais tu as vu comment elle était habillée, aussi ? Elle l’a bien cherché », je bondis. Quand une jeune fille a honte de demander une protection hygiénique, je m’insurge contre cette société qui nous apprend à avoir honte de quelque chose qu’on ne peut pas contrôler et qui est aussi naturel que respirer.

Alors comme à chaque fois qu’un sujet me touche, me parle, me fait gerber, j’écris.

Petit message à la société :

Je suis délicate

J’ai du poil aux pattes

Et quand on s’éclate

J’me mets à quatre pattes

Mais j’suis pas ta pute

Même si j’suis en rut

Tu dois demander

Si tu veux m’baiser

Et ne pas renier

Ma putain d’liberté

En m’traitant de traînée

Sitôt rhabillés

Parce que même délicate

Si je trouve une batte

Ta p’tite gueule j’l’éclate

Comme une primaire primate

 

Je

Veux juste la liberté

Être traitée comme je le permets

Être payée comme je le mérite

Pas moins cher

Ou bien à coups de bite

 

Je

Veux juste la sécurité

Pouvoir être belle

Sans l’avoir mérité

Cette jupe échancrée

N’est pas un appel

 

Je

Veux juste l’adelphité

Pouvoir exister

Sans avoir à me battre

Qu’on n’me méprise pas

Parce que j’ai une chatte

 

Être écoutée

Sans avoir à crier

Que la féminité

Ne soit plus un handicap

Ne sois plus un danger

Que la misofolie soit bel et bien finie

 

Et si j’dis non

Garçon tu es prié

De n’pas être violent

De ne pas m’insulter

De contrôler ton gland

De ne pas me forcer

De n’pas briser mon corps

De n’pas briser ma vie

De n’pas tuer en moi toute envie

Sauf celle de me donner la mort

Tu peux être vexé

Tu peux être frustré

Ça t’donne pas le droit de me bafouer

Tu survivras, tu sais

Mais si tu forces

Moi, peut-être pas.

 

Je

Veux juste la sécurité

Pouvoir être belle

Sans l’avoir mérité

Cette jupe échancrée

N’est pas un appel

 

Je

Veux juste l’adelphité

Pouvoir exister

Sans avoir à me battre

Qu’on n’me méprise pas

Parce que j’ai une chatte

 

Être écoutée

Sans avoir à crier

Que la féminité

Ne soit plus un handicap

Ne sois plus un danger

Que la misofolie soit bel et bien finie

 

Chéri, si j’te dis oui

Qu’on baise à la folie

Que ce soit dans un lit

Ou dans une boite de nuit

Que de toi j’n’attends rien

Pas même un lendemain

Ce n’est pas parce que j’suis

Une salope finie

Une pute bon marché

Usine à MST

Mais parce que tu m’plaisais

Et que j’ai eu envie

Juste pour une nuit

Avec toi d’m’allonger

Parce que je suis libre

De faire ce qui me plait.

 

Doublure Stylo, féministe refoulée, grossière et blasée

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Cette année, les Geek Faëries ne sont pas desservies par la SNCF. Des travaux empêcheront les trains de circuler justement ce week-end là. VDM

 

SNCF, c’est possible, mais pas cette fois

Le festival, qui avait déjà fait les frais d’une inondation l’année dernière, serait-il maudit ? Pas de train, et pas de bus de remplacement non plus. La SNCF, qui est moins avare de suggestions que de trains, préconise de partir le vendredi soir et de rentrer le lundi matin. J’espère que vous avez gardé des RTT. Heureusement, il reste le covoiturage.

Ce festival n’est pas confidentiel, si ? J’imagine pourtant bien Jean-Pierre Pernaut en parler au  journal de 13h.

 

Si Pernaut en parlait, qu’est-ce que ça donnerait ?

« Aujourd’hui, nous nous rendons à Selles-sur-Cher, pour parler d’un événement insolite, les Geek Faëries. Ce festival, où l’on peut croiser Princesse Peach, Bob Lennon le Pyrobarbare, des trolls, Frodon, ou encore Mr Spock, s’y déroule chaque année depuis mai 2010. Un reportage signé Gandalf le Blanc :

Les geeks, ce sont ces asociaux barbus qui ne se lavent pas et ne décollent le nez de leur pc que pour réchauffer une pizza au micro-ondes. Visiblement pas si asociaux que ça, il leur arrive, une fois par an, de quitter le confort d’irc (et là, c’est DansTonChat qui pleure… ah bah non, puisqu’ils y sont !) pour se retrouver en événement massivement multijoueur IRL.

**commentaire en voix off** IRL, mais déguisés. Sont vraiment dans leur monde, ces putains de geeks **/commentaire en voix off**

Créateurs, auteurs, youtubeurs, programmeurs et autres trucs en -eurs, et -euses, parce que si, il y en a, se rencontrent au château de Selles-sur-Cher pour partager leur(s) passion(s) et découvrir celle(s) des autres, pour apprendre les uns des autres et s’inspirer mutuellement. Les exposants offrent leur passion, se présentent, viennent rencontrer les festivaliers, qui, costumés ou pas, affluent maintenant par milliers.

Merci Gandalf !

 

Je veux plonger au coeur de cette communauté chelou mais sympa

En tout cas, SNCF ou pas, cette année, moi, j’y vais. Ce sera ma première fois et je suis aussi nerveuse et excitée qu’une pucelle le soir du bal de promo. En plus, j’économise un billet de train qui aurait sans doute grandement nui à mon intégrité dermo-fessière. Et comme la communauté est plus forte que la fatalité, la twittosphère n’a même pas eu le temps de retweeter ma détresse qu’une âme geek charitable me proposait deux places dans sa geekmobile (au risque de briser des cœurs, oui, je suis accompagnée). Le camping est réservé, les billets sont imprimés. Reste à décider si je me déguise ou pas. Je pensais à une plume, pour représenter la calligraphie et l’écriture, mais j’sais pas… J’le sens pas.

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À l’occasion de la Saint-Valentin, Infinite-RPG proposait un concours d’écriture. Le thème : l’érotisme. La contrainte : l’écrire avec un partenaire (de jeu de rôle textuel).

Une nouvelle écrite à la façon du jeu de rôle

Un camarade de jeu a accepté de participer avec moi. Nous avons choisi de jouer la première fois d’un couple d’adolescents et nous avons inversé les rôles. J’ai joué le garçon et mon camarade a joué la fille. J’ai donc rédigé les passages qui concernent David. Nous l’avons écrit comme on joue un RP (session de jeu de rôle textuel) : nous avons rédigé à tour de rôle, sans savoir où cela nous mènerait et, surtout, où cela mènerait nos personnages. Nous nous sommes amusés à jouer avec les clichés sur les ados et la sexualité, à surjouer le romantisme, tout en essayant de rester crédible dans l’érotisme, qui était le thème du concours.

L’écrit érotique, un exercice de style

L’intérêt de l’exercice réside dans la nuance entre érotisme et pornographie. L’écrit érotique m’intéresse car il nécessite un brin de subtilité. Il faut décrire les sentiments, les émotions, les gestes, les corps sans que cela soit vulgaire ou gratuit. Il faut essayer de mettre les personnages en scène de façon originale. C’est un peu ma façon d’explorer, d’imaginer, de chercher à comprendre. Il faut également que le sexe serve l’histoire, sinon, décrire une scène de sexe n’a aucun intérêt. L’idée n’est pas de fournir du fantasme mais de raconter une histoire. Et si le sexe en fait partie, pourquoi ne pas le raconter aussi.

L’écriture à quatre mains est également un exercice enrichissant et dans le cadre d’un texte érotique, ce n’est possible et amusant que parce qu’il n’y a pas d’ambiguïté entre les partenaires et qu’ils abordent l’écrit érotique comme un exercice. Alors il n’y a rien de malsain.

Au final, notre écrit constitue une petite nouvelle que je suis ravie de pouvoir partager. Pour la lire, y a qu’à cliquer :

Nouvelle erotique concours Infinite_RPG – DoublureStylo et Jeyzab

Si ce texte vous a plu, je vous propose en cadeau bonus ce poème érotico-bucolique que j’ai écrit il y a un moment déjà.

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Pour finir l’année, j’ai écrit un petit conte de Noël autour de Tommy Griotte et de sa famille. L’occasion d’en savoir un peu plus sur son papa et sur cette mystérieuse tradition du sapin.

C’est l’hiver à Wilwar et même si l’île est toujours aussi verte et belle, c’est une saison où les wilwariens ne sont plus tout à fait eux-mêmes. En effet, les habitants de l’île du printemps ont, pour la plupart, des pouvoirs liés à la nature et à la végétation. Alors l’hiver, quand la nature pique un somme, leurs pouvoirs diminuent. Les Griotte ne font pas exception et même les couleurs de Tommy sont moins vives.

Ce matin, Madame Griotte peste contre le froid qui a gelé la terre et l’oblige à se rendre au travail à pied. “Déjà qu’en cette période, les enfants sont agités, mais si en plus il faut marcher ! On se demande à quoi ça sert d’avoir un pouvoir !!”, l’entend-on râler. Madame Griotte travaille à l’école de Wilwar. Elle aide la maîtresse à apprendre aux enfants à lire, écrire, peindre, dessiner et réfléchir. Mais, surtout, elle les aide à maîtriser leur pouvoir une fois que celui-ci s’est déclaré. Son air renfrogné disparaît un instant, le temps d’embrasser son mari et son petit Tommy. “À tout à l’heure, les garçons. Et Tommy, sois sage avec papa !”. Puis elle disparaît sous son gros bonnet et s’engouffre dans le froid.

Les garçons rigolent bien de voir maman râler ainsi. Eux vont rester au chaud et ils vont bien s’amuser. Tommy entraîne son père et sort presque tous ses jouets. Ensemble, ils jouent un bon moment à toutes sortes de jeux. Puis Papa Griotte se lève pour aller préparer à manger. Après le copieux déjeuner mitonné par son papa, Tommy fait une sieste, car il est encore tout petit et a besoin de repos. Il fait un bon gros dodo, bien au chaud dans son petit lit. Quand il se réveille, il se dépêche de quitter son lit et court, pressé de rejoindre son papa. “Je suis véreillé !” crie-t-il à tue-tête en déboulant en slip, le cheveu en bataille. Il se met sagement à dessiner du bout de son petit doigt. “Tommy, tu remettras le mur en blanc quand tu auras fini, hein ?!”. Le petit garçon acquiesce distraitement et poursuit son oeuvre. Au bout d’un moment, il fronce les sourcils et commence à trépigner. “J’arrive pas à colorier la bayeine en comme avec de l’or.” gémit-il en commençant à pleurer. Son papa lui explique que ce n’est pas grave, qu’il doit continuer à essayer, qu’il a confiance en lui et qu’il sait qu’il finira par y arriver. “Et puis, tu sais, Tommy, le doré, c’est une couleur vraiment difficile. Presque aussi difficile que de faire pousser les légumes l’hiver”. Puis il retourne observer le jardin par la fenêtre d’un air songeur. Le petit garçon, pas vraiment consolé, efface son dessin d’un geste de la main plein de colère et de désarroi. La bonne humeur du matin est loin et les deux garçons sont bougons.

Pour éviter de bouder plus longtemps, Papa Griotte propose à Tommy d’aller chercher Maman au travail. “Ça nous fera une promenade et ça lui fera une belle surprise, elle sera contente. En plus, ce soir, c’est les vacances à l’école. Et en rentrant, on mangera des crêpes !”. Tommy retrouve illico le sourire. Il fait part de son enthousiasme et fonce chercher ses chaussures et son manteau. Lorsqu’ils sont prêts et tous les deux bien emmitouflés, Papa Griotte et Tommy se hâtent à la rencontre de Maman.

Lorsqu’elle les aperçoit en sortant de l’école, Maman Griotte est ravie. Son sourire et sa présence redonnent instantanément le sourire à Monsieur Griotte et leur bambin et c’est souriants qu’ils prennent le chemin du retour. Alors qu’ils traversent la forêt, ils discutent gaiement et rient des phrases improbables de Tommy, qui raconte à sa maman sa journée avec papa, revenant inlassablement sur l’épisode douloureux du doré raté. Pour lui changer les idées, Maman Griotte lui suggère de ramasser quelques jolis cailloux. Tommy part donc devant à la recherche de quelques nouveaux trésors.

Pendant ce temps, Monsieur Griotte se confie à sa femme.

-Mon pouvoir est en panne. D’habitude, l’hiver, il faiblit, mais depuis l’hiver dernier, il n’est toujours pas revenu. Je me demande s’il n’a pas carrément disparu.

-Tu exagères. Enfin, tu sais bien que c’est impossible. On a jamais vu un Hensien perdre son pouvoir.

-Tu en es sûre ? Et si j’étais le premier ?

-Il reviendra ! Il ne doit pas être bien loin.

-Et s’il ne revient pas ? Qu’est-ce qu’un Hensien sans pouvoir ?

-Un mari et un super papa ?

Monsieur Griotte sourit, même si son sourire est un peu triste. La disparition de son pouvoir le ronge depuis des mois et il se sent bizarre, sans lui. Il n’a pas le temps de répondre, car Tommy arrive bruyamment et attrape ses parents par la main.

-Papa, Maman, venez voir ! Le arbre, il est tout cassé ! Il est tout triste et il pleure…

Les parents du bambin se regardent et décident de suivre Tommy pour voir de quoi il peut bien parler. Ils arrivent vite près d’un sapin à moitié déraciné. Il est en piteux état. Il a perdu sa belle couleur verte et la plupart de ses aiguilles sont tombées. Papa Griotte hausse les épaules.

-On ne peut rien pour lui. Rentrons.

-Si, tu peux le soigner.

-Papa ! Papa ! C’est vrai ? Tu peux le soigner ? Tu vas soigner le arbre ?

-Non, je ne peux pas.

Sans un mot de plus, il se remet en marche. Madame Griotte ne dit rien. Elle ramasse le sapin et l’emmène avec elle.

Une fois rentrés, Tommy, qui n’a pas oublié que papa peut soigner le sapin, insiste auprès de son père pour qu’il guérisse l’arbre. Mais celui-ci refuse, explique qu’il ne peut pas et gronde Tommy en lui disant de le laisser tranquille. Mais le bambin ne l’entend pas de cette oreille. Il essaie malgré tout de comprendre :

-C’est comme le coloriage en couleur de l’or ?

Papa Griotte hésite, il sent le piège se refermer.

-Papa, c’est le plus fort ! Tu vas arriver à le soigner, le arbre !

Monsieur Griotte ne sait pas quoi faire. Il a peur d’échouer encore, mais il ne veut pas décevoir son fils. Alors il se concentre et il pose sa main sur le sapin. Mais rien ne se passe.

-Je le savais. Ce matin, je n’ai même pas réussi à faire germer un radis.

-Enfin, tu sais bien que l’hiver, les Pouces Verts sont un peu endormis.

À ces mots, Tommy s’approche de son père et observe ses pouces.

-Ils sont pas verts, les pouces à Papa !

Les parents rient devant l’innocence de leur enfant.

-C’est pour ça qu’ils marchent pas ?

Alors, du bout de son petit doigt maladroit, il teinte les pouces de Papa Griotte en vert.

Est-ce la magie de la couleur qui opère ou l’émotion d’un papa empli de tendresse qui lui fait oublier l’angoisse qui le rongeait ? Tout ce qu’on sait, c’est qu’à ce moment là, une douce lueur dorée s’échappa de la main de Monsieur Griotte et que le sapin se remit à verdir, que ses branches se redressèrent, que ses épines se mirent à repousser. Lentement, en douceur, le sapin reprit vie. Monsieur Griotte lui prodigua ses soins avec confiance et tendresse. Tommy était émerveillé et Madame Griotte, émue de ce spectacle. Lorsque le bambin approcha sa main du sapin, sa maman le mit en garde contre la piqûre des aiguilles, mais le sapin se fit tout doux et les aiguilles molles purent recevoir la caresse de Tommy sans le blesser. Monsieur Griotte le savait, c’était la façon qu’avait le sapin de les remercier. Malgré les soins de Papa Griotte, l’arbre était encore trop fragile pour retourner affronter l’hiver et ses racines avaient besoin de se renforcer. Il resta donc chez les Griotte jusqu’à la fin de l’hiver et, chaque jour, Tommy s’amusa à changer ses couleurs. Tous ceux qui voyaient ce sapin s’émerveillaient de sa beauté et voulaient avoir le même. Monsieur Griotte eu alors l’idée de ramasser tous les sapins blessés de la forêt, de les soigner et d’en laisser un en convalescence dans chaque foyer de Wilwar. Sans le pouvoir de la couleur, ils se débrouillèrent avec des guirlandes de papier, des dessins ou même des bonbons pour les décorer et, ainsi, célébrer leur guérison. Les sapins se laissaient faire, trop heureux d’être soignés et de pouvoir rendre hommage au pouvoir de celui qui les avait sauvés. Puis, quand l’heure fut venue, au premier jour du printemps, les Wilwariens retirèrent les décorations, Tommy redonna à son sapin son vert le plus éclatant, et ils rendirent les arbres à la forêt, en se promettant de recommencer chaque année.

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Il y a quelques jours, on m’a fait découvrir le titre « Musique Nègre » de Kery James. Parce que j’admire Martin Luther King, Rosa Parks ou encore (surtout ?) Malcolm X, leur parcours et leur combat. Parce que je suis « sensible à la cause noire ». Même si je pense qu’il faudrait qu’on arrête de se définir par la couleur de notre peau. Ou plutôt, parce que je pense qu’il faudrait qu’on arrête de se définir par la couleur de notre peau. On a discuté sur ce texte, ou plutôt son propos, et ma conclusion, c’était, grosso modo, « Ah ! Bravo Kery ! Il a raison. Fuck le politiquement correct ». Merde à la consensualité. Je ne connais pas l’oeuvre de Kery James, je ne sais pas grand chose de lui, mais il est temps que des voix s’élèvent et la sienne a le mérite de balancer. De ma conclusion étaient sortis quelques mots, un début de rap, de mots en tempo.

Ce matin, j’ai vu un extrait de l’interview du sale type à qui répond Kery James avec « Musique Nègre ». Après avoir copieusement vomi, j’ai repris mon texte. Et j’étais plutôt inspirée.

Je me suis permise de calligraphier une pseudo reproduction du lettrage du titre pour l’illustrer. 

Calligraphie de "Musique Nègre"

Merci Kery James d’avoir titillé ma plume et mon clavier.

 

Politiquement correct

Concept abject

Qui me débecte

Hypocrisie infecte

La bien pensance affecte

Notre liberté

 

La décence n’exclut pas

D’oser bousculer

De dépoussiérer

Faut pas être sympa

Si tu veux tout changer

Pour être écouté

N’aie pas peur de choquer

Pour être entendu

Pas besoin de donner ton cul

Respecte toi

Crois en c’que tu fais

Rejette l’hypocrisie

Fais comme Dieudonné

 

Visage pâle

Élève ta voix

Pour tes frères renoi

Si t’as pas la dalle

N’ignore pas

Ceux qui ont moins que toi

Ne laisse pas crever

Les réfugiés trop bronzés

À la porte de ton plein pied

En buvant ton café

 

Et toi, Renoi

Comme Malcolm autrefois,

N’oublie pas que les Blancs

n’sont pas tous comme ça .

 

Fusils braqués

Sur des Noirs baraqués

La menace plane toujours

Au d’ssus d’la vérité

 

Je pourrais parler

Des Juifs, des Pédés

Tous dans le même panier

Minorités menacées

De haut regardées

Humains agressés

Par des “gentils” fachos

Frustrés décérébrés

 

Et est-ce qu’on parle des femmes

Sans arrêt harcelées

Abusées, opprimées

Une fois par an célébrées

Et le reste de l’année

Elles peuvent bien crever

Excisées,

Tabassées,

De force mariées

De force pénétrées

Mets ta burka

Salope, je vais te baiser

On les veut libérées

Pas l’droit d’avorter

Intégriste voilée

P’tite pute trop dénudée

Faudrait savoir les gars

Laissez-nous décider

Comprends que “non”, c’est “non”

Pas “oui, s’il te plaît”

Que c’est tes yeux vicieux

Qui l’obligent à se voiler

Qu’elle veut être insouciante

Sans te redouter

Toi et ta queue que tu sais pas contrôler

Qu’une jupette ne fait pas

D’elle une sale traînée

Qu’elle veut te faire l’amour

Sans perdre ton respect

 

Musique nègre

Sous ta bannière

Accueille tous les opprimés

Sois la voix de tous ceux qu’on veut bâillonner

On me traite de Bobo parc’ que j’suis végé

J’suis sans doute pas crédible

En rappeuse révoltée

Pourtant mes yeux voient clair

Et j’suis écoeurée

Et même si l’écrire

Ne va rien changer

Au moins, je réagis

J’aurai essayé

Ne pas être complice

Par la passivité

De ces esprits tordus

Ces âmes vérolées

L’humanité perdue

À l’argent sacrifiée

Est bien plus meurtrière

Qu’un fusil chargé

Alors j’écris ces mots

Après tout qui sait

Si le choeur de nos voix

N’peut pas tout changer.

 

 

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Voilà un moment que je n’ai pas eu le temps de publier quelque chose ici. Les projets sont en cours et ne sont pas encore publiables. Heureusement, grâce au jeu de rôle, je m’aventure dans de nouvelles contrées. C’est une des choses que je préfère, quand j’écris. Quand ma plume me sert à voyager, à explorer, à imaginer et à comprendre. 

Après le pouvoir, l’argent, la dépression, la folie, la drogue, le dévouement aveugle et impitoyable, la noyade, l’amnésie, le mutisme, le désespoir, la jalousie, l’amour, la joie, la fête, le passage dans l’autre camp, la trahison, le mensonge, l’abandon… j’explore les amours saphiques, qui n’excluent en rien les domaines pré-cités 😉

 

Mon personnage, Pincemi, une bouzoukette facile, vient d’avoir le cœur encore brisé par un de ses plus anciens amants. Dans sa quête de vengeance et son combat contre la corruption, elle rencontre une kamarage, Gaya, toute jeune bouzoukette idéaliste qui ne mâche pas ses mots. Deux bouzoukettes de cette trempe étaient faites pour s’entendre et la camaraderie a bien du mal à dissimuler la véritable nature du lien qui les unit. Mais personne n’est dupe, surtout pas elles. Alors qu’elles viennent de subir un deuil douloureux, elles cherchent, ensemble, un peu de réconfort, oubliant le monde qui les entoure, de près ou de loin.

 

Dans cet extrait, il est fait référence à la corruption et aux Struleone (Stru), grande Famille mafieuse qui contrôle la ville et son économie parallèle. Pincemi et Gaya font parti du MLB, un mouvement politique terroriste qui vise à anéantir la corruption au profit d’une démocratie dictatoriale du prolétariat. Leur penchant pour l’alcool et la drogue ne facilite pas leur mission, mais ce sont avant tous des idéalistes qui rêvent d’un monde meilleur. N’oublions pas que Bouzouks.net est un univers parodique et décalé, où règnent l’absurde et le ridicule. Il est donc normal que, bien que le moment soit intense et les sentiments, profonds, on trouve des passages et du vocabulaire un peu abracadabrants.

 


 

 

*Le Skatt’ est grand. Pincemi entraîne Gaya un peu plus loin. La présence des autres ne les gêne pas. Elle leur est même indifférente. La blonde emprunte les zallumettes de Gaya et embrase quelques prospestusses. Elle étale son duvet au sol et invite Gaya à s’y asseoir. Elle lui tend une bierro, en prend une et pose le pack à côté. Elle roule un raki avec un reste de raki schnibblik qu’elle a chopé près de la chapelle, se met à blaz pattes et l’allume au coeur des flammèches du foyer qu’elle vient d’allumer. Elle l’offre sans attendre à sa Kamarade et vient s’asseoir près d’elle.

Entre zig gorgées de bierro bues à la mémoire de Zorba, Pincemi glisse sa trompe dans le creux de la zoreille de Gaya, lui murmure des serments et lui avoue une foule d’intentions inavouables. Elle tient sa main et se presse légèrement contre le corps de la future mairesse. Amoureuse, elle lui déclame même en murmures un doux poème*

 

♪♫ Moi si j’étais un zouk, je serai capitaine
D’un raffiot vert et pourpre
Une élégance rare et plus fort que le Schnibble
Pour affronter les pluies d’météorites

 

Je t’emmènerais en voyage
Voir les plus belles djeungueules de la colline
J’ te ferais l’amour sur la plage de Kah-Maté
En savourant chaque millimètre carré
Où mon corps engourdi s’enflamme
Jusqu’à  s’endormir dans tes bras,
Mais je suis zoukette et, quand on est zoukette,
On ne dit pas ces choses-là
À une autre zoukette que soi.

 

Je t’offrirais de belles bierros,
Des pothoks pour embellir le skwatt’,
Des raki à vous rendre fou
Et, juste à  côté de Sainte Quête,
Dans une ville qu’on appelle Vlurxtrznbnaxl,
Je ferais détruire la Stru villa,
Mais je suis zoukette et, quand on est zoukette,
On n’a pas ce pouvoir-là .

 

Il faut dire que les temps ont changé.
De nos jours, c’est toujours plus de strul.
Ces histoires d’amour démodées
N’arrivent qu’au cinochma.
On devient enstrulés.
C’est dommage : moi j’aurais bien aimé
t’allonger, dans l’bureau d’la mairesse.
Si les zouks n’étaient pas si pressés
De toujours s’enstruler…
Ah ! si j’étais un zouk !

 

Je t’bouzophonerais tous les jours
Rien que pour entendre ta voix.
Je t’appellerais « mon amour »,
Insisterais pour qu’on se voie
Et t’inventerais un programme électoral
À l’allure d’un soir de gala de charité,
Mais je suis zoukette et, quand on est zoukette,
Ces choses-là  ne se font pas.

 

Il faut dire que les temps ont changé.
De nos jours, c’est toujours plus de strul.
Ces histoires d’amour démodées
N’arrivent qu’au cinochma.
On devient enstrulés.
C’est dommage : moi j’aurais bien aimé
t’allonger, dans l’bureau d’la mairesse.
Si les zouks n’étaient pas si pressés
De toujours s’enstruler…
Ah si j’étais un zouk
Je me ferais ablater ♪♫

 

Parce que je n’ai pas besoin d’une stoïème trompe pour t’offrir toussa…

 

 

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Calligraphie du mot "Ulmo"

 

La famille Griotte a décidé de débuter son voyage par Ulmo, où le climat est doux et la plage réputée. Après un bon repas à L’Atelier, excellent restaurant ulmois, et une agréable promenade sur le port, monsieur Griotte propose de passer l’après-midi à la plage. Tommy crie de joie et madame Griotte est ravie d’avoir enfin l’occasion d’utiliser l’éventail qu’elle a fabriqué avec l’aide de Tommy.

 

éventail coloré en quilling

 

Sous l’oeil attentif de ses parents, Tommy joue. Il s’éloigne de l’eau, revient en courant, tourne le dos à l’océan et se laisse tomber sur les fesses en riant et en criant “Badaboum ! Tombé dans y’eau, le bébé”. Après quelques aller et retour, il se met à attraper des poignées de sable jaune au fond de l’eau. Il revient sur la plage et lance au sol des poignées de sable multicolore. Quand il se lasse de jeter du sable, il s’accroupit au bord de l’eau et éclabousse partout avec ses petites mains en criant “Patouille ! Patouille ! Patouille !”. À chaque impact de ses mains, c’est une gerbe d’eau colorée qui jaillit.

 

 

Non loin de là, un poisson observe le petit garçon. C’est un poisson normal. Un poisson banal, sans forme spéciale, ni couleur originale. Sa seule fantaisie, c’est sa jolie queue. Malheureusement, personne ne la remarque. Ce poisson aux couleurs de l’océan passe totalement inaperçu. À tel point qu’ils n’en veulent pas à l’aquarium d’Ulmo. Sans doute ne savent-ils même pas que ce spécimen existe car, bien qu’il ne soit pas rare, personne ne le remarque jamais. Et ça, ça le rend infiniment triste.

 

 

Le poisson fixe Tommy avec des yeux de merlan frit. Il regarde les éclaboussures de mille couleurs et il rêve qu’un peu de toute cette couleur se dépose sur lui. Rien qu’un peu. Pour qu’il soit joli. Alors, bien qu’on ne le remarque jamais, il s’approche avec une grande prudence. Il a un peu peur mais il se dit qu’après tout, ce n’est qu’un petit enfant, qu’en cas de danger, il n’aura qu’à nager très vite pour que, rapidement, on ne le voit plus. Plein d’espoir, il nage là où les éclaboussures retombent, puis il s’éloigne pour admirer ses nouvelles écailles colorées. Il se tortille dans tous les sens, mais aucune trace de couleur sur lui. Il est toujours camouflé par les tristes couleurs de l’océan.

 

Une fois la déception passée, il se remet à observer l’enfant, l’eau et les couleurs. Dans sa tête, le cerveau est petit mais le poisson le fait fonctionner à plein régime, déterminé à percer le secret de ce bambin magique. Après un long moment, il finit par remarquer que l’eau n’est plus colorée au moment où elle retombe dans l’océan, que c’est lorsque les mains de l’enfant tapent sur l’eau qu’elle prend toutes ces merveilleuses couleurs. Conscient du danger de la proximité avec un humain, le poisson, fermement décidé, nage malgré tout en direction de Tommy. Il se place dans le dos du petit garçon, se concentre et s’élance à toute vitesse vers l’endroit où la bambin patouille l’océan. Au moment où les mains de Tommy frappent l’eau, le poisson bondit, traversant l’onde colorée qui jaillit de ses doigts. Le spectacle est à couper le souffle. Les éclaboussures arc-en-ciel accompagnent le poisson dans un bond gracieux. Il retombe, plonge et s’éloigne avec une élégance rarement vue chez un poisson.

 

 

Une fois à bonne distance, le poisson s’immobilise, encore stupéfait de ce qu’il vient d’oser faire. Empli de fierté, il oublie presque combien ce fut effrayant, tellement ce fut excitant. Il ose à peine se regarder, redoutant une nouvelle déception. Mais après avoir fait preuve d’une telle bravoure, il ne peut plus reculer, il doit savoir. Il ferme ses yeux très fort, tourne la tête en direction de sa queue, hésite un instant et les ouvre comme on arrache un pansement, d’un coup sec. Le poisson reste bouche bée. Si les mouches volaient sous l’eau, il en goberait, c’est certain. Son corps est resté bleuté, mais sa queue, autrefois si insipide, bien que majestueuse, est à présent un feu d’artifice, une explosion de couleurs, un ravissement enchanteur. Le poisson frétille, tourne sur lui-même, bondit hors de l’eau. Il voudrait pouvoir crier sa joie, il voudrait pouvoir parler et connaître le langage des humains pour dire à Tommy combien il le remercie, même si, d’une certaine façon, ces couleurs, il les a volées. Il ne sait pas parler, mais il connaît une façon de remercier l’enfant. Une façon poisson. Il est certain que l’enfant magique comprendra.

 

Alors il s’approche, lentement, sans crainte, fier. Le soleil fait briller l’eau et resplendir ses couleurs. Si c’était un oiseau, il serait un paon. Il s’arrête devant Tommy, qui cesse instantanément d’agiter ses mains. Il regarde le poisson, admirant non seulement la forme et les couleurs de sa queue, mais également le ballet gracieux que lui offre le poisson en remerciement. Émerveillé, Tommy lève vers ses parents un visage radieux et dit : “ Égade, Maman ! Égade, Papa ! Un beau passon ! Yé beau, le passon, égade !”. Le poisson tourne autour de l’enfant, passe entre ses jambes, occasionnant les rires du petit, amusé et un brin apeuré. Les parents échangent un regard à la fois tendre et rieur et expliquent à leur fils que le poisson le remercie pour sa si jolie magie des couleurs. Puis le poisson éclabousse Tommy dans un dernier bond d’adieu et repart au fond de l’océan. Pendant que Tommy lui fait signe de la main en criant “Au ‘voir, passon !”, monsieur et madame Griotte débattent pour savoir s’ils vont surnommer ce poisson Kodak ou Léon.

 

 

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