[Tommy Griotte] Un poisson nommé Léon

 

 

 

Calligraphie du mot "Ulmo"

 

La famille Griotte a décidé de débuter son voyage par Ulmo, où le climat est doux et la plage réputée. Après un bon repas à L’Atelier, excellent restaurant ulmois, et une agréable promenade sur le port, monsieur Griotte propose de passer l’après-midi à la plage. Tommy crie de joie et madame Griotte est ravie d’avoir enfin l’occasion d’utiliser l’éventail qu’elle a fabriqué avec l’aide de Tommy.

 

éventail coloré en quilling

 

Sous l’oeil attentif de ses parents, Tommy joue. Il s’éloigne de l’eau, revient en courant, tourne le dos à l’océan et se laisse tomber sur les fesses en riant et en criant “Badaboum ! Tombé dans y’eau, le bébé”. Après quelques aller et retour, il se met à attraper des poignées de sable jaune au fond de l’eau. Il revient sur la plage et lance au sol des poignées de sable multicolore. Quand il se lasse de jeter du sable, il s’accroupit au bord de l’eau et éclabousse partout avec ses petites mains en criant “Patouille ! Patouille ! Patouille !”. À chaque impact de ses mains, c’est une gerbe d’eau colorée qui jaillit.

 

 

Non loin de là, un poisson observe le petit garçon. C’est un poisson normal. Un poisson banal, sans forme spéciale, ni couleur originale. Sa seule fantaisie, c’est sa jolie queue. Malheureusement, personne ne la remarque. Ce poisson aux couleurs de l’océan passe totalement inaperçu. À tel point qu’ils n’en veulent pas à l’aquarium d’Ulmo. Sans doute ne savent-ils même pas que ce spécimen existe car, bien qu’il ne soit pas rare, personne ne le remarque jamais. Et ça, ça le rend infiniment triste.

 

 

Le poisson fixe Tommy avec des yeux de merlan frit. Il regarde les éclaboussures de mille couleurs et il rêve qu’un peu de toute cette couleur se dépose sur lui. Rien qu’un peu. Pour qu’il soit joli. Alors, bien qu’on ne le remarque jamais, il s’approche avec une grande prudence. Il a un peu peur mais il se dit qu’après tout, ce n’est qu’un petit enfant, qu’en cas de danger, il n’aura qu’à nager très vite pour que, rapidement, on ne le voit plus. Plein d’espoir, il nage là où les éclaboussures retombent, puis il s’éloigne pour admirer ses nouvelles écailles colorées. Il se tortille dans tous les sens, mais aucune trace de couleur sur lui. Il est toujours camouflé par les tristes couleurs de l’océan.

 

Une fois la déception passée, il se remet à observer l’enfant, l’eau et les couleurs. Dans sa tête, le cerveau est petit mais le poisson le fait fonctionner à plein régime, déterminé à percer le secret de ce bambin magique. Après un long moment, il finit par remarquer que l’eau n’est plus colorée au moment où elle retombe dans l’océan, que c’est lorsque les mains de l’enfant tapent sur l’eau qu’elle prend toutes ces merveilleuses couleurs. Conscient du danger de la proximité avec un humain, le poisson, fermement décidé, nage malgré tout en direction de Tommy. Il se place dans le dos du petit garçon, se concentre et s’élance à toute vitesse vers l’endroit où la bambin patouille l’océan. Au moment où les mains de Tommy frappent l’eau, le poisson bondit, traversant l’onde colorée qui jaillit de ses doigts. Le spectacle est à couper le souffle. Les éclaboussures arc-en-ciel accompagnent le poisson dans un bond gracieux. Il retombe, plonge et s’éloigne avec une élégance rarement vue chez un poisson.

 

 

Une fois à bonne distance, le poisson s’immobilise, encore stupéfait de ce qu’il vient d’oser faire. Empli de fierté, il oublie presque combien ce fut effrayant, tellement ce fut excitant. Il ose à peine se regarder, redoutant une nouvelle déception. Mais après avoir fait preuve d’une telle bravoure, il ne peut plus reculer, il doit savoir. Il ferme ses yeux très fort, tourne la tête en direction de sa queue, hésite un instant et les ouvre comme on arrache un pansement, d’un coup sec. Le poisson reste bouche bée. Si les mouches volaient sous l’eau, il en goberait, c’est certain. Son corps est resté bleuté, mais sa queue, autrefois si insipide, bien que majestueuse, est à présent un feu d’artifice, une explosion de couleurs, un ravissement enchanteur. Le poisson frétille, tourne sur lui-même, bondit hors de l’eau. Il voudrait pouvoir crier sa joie, il voudrait pouvoir parler et connaître le langage des humains pour dire à Tommy combien il le remercie, même si, d’une certaine façon, ces couleurs, il les a volées. Il ne sait pas parler, mais il connaît une façon de remercier l’enfant. Une façon poisson. Il est certain que l’enfant magique comprendra.

 

Alors il s’approche, lentement, sans crainte, fier. Le soleil fait briller l’eau et resplendir ses couleurs. Si c’était un oiseau, il serait un paon. Il s’arrête devant Tommy, qui cesse instantanément d’agiter ses mains. Il regarde le poisson, admirant non seulement la forme et les couleurs de sa queue, mais également le ballet gracieux que lui offre le poisson en remerciement. Émerveillé, Tommy lève vers ses parents un visage radieux et dit : “ Égade, Maman ! Égade, Papa ! Un beau passon ! Yé beau, le passon, égade !”. Le poisson tourne autour de l’enfant, passe entre ses jambes, occasionnant les rires du petit, amusé et un brin apeuré. Les parents échangent un regard à la fois tendre et rieur et expliquent à leur fils que le poisson le remercie pour sa si jolie magie des couleurs. Puis le poisson éclabousse Tommy dans un dernier bond d’adieu et repart au fond de l’océan. Pendant que Tommy lui fait signe de la main en criant “Au ‘voir, passon !”, monsieur et madame Griotte débattent pour savoir s’ils vont surnommer ce poisson Kodak ou Léon.

 

 

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