Épisode 1. Un départ chaotique
C’est la débandade sur le quai de la gare. Florence traîne tant bien que mal sa valise d’une main et Thom, son cadet, de l’autre main. Entre deux regards affolés vers l’horloge de la gare, elle l’observe du coin de l’œil. Dans l’effort, son boitement s’est intensifié. Pourtant, il fait de son mieux pour garder le rythme. Florence réprime la douleur de le voir ainsi claudiquer pour ne garder que la fierté de le voir serrer les dents et suivre le mouvement.
Silas, lui, tire plus la tronche que sa valise. Il ne presse même pas le pas quand le signal sonore annonçant le départ imminent du train retentit. Florence pousse une exclamation de panique et balance bagages et gamin dans le wagon.
— Dépêchez-vous ! Si on loupe ce train et nos vacances, vous serez punis tout l’été !
Florence soupire de soulagement quand les portes du wagon se referment. Maintenant, il faut caser les valises et trouver des sièges libres. La petite troupe circule difficilement dans les couloirs encombrés du TER. Après avoir enjambé bagages abandonnés et enfants affalés, ils tombent sur trois fauteuils pas trop éloignés les uns des autres. Silas se précipite sur le siège le plus à l’écart, tandis que Florence installe Thom à côté d’une voyageuse absorbée par une vidéo sur son téléphone. Frustrée de ne pas pouvoir l’asseoir près d’elle, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et prend place sur le fauteuil de l’autre côté de l’allée. Les quelques centimètres qui la séparent de sa progéniture ne l’empêchent pas de lui caresser les cheveux. Lisant le stress sur son visage enfantin, elle se relève et s’agenouille près de lui pour lui murmurer quelques paroles réconfortantes.
— Qu’est-ce qu’il a, encore ? maugrée Silas.
— Il a eu un coup de stress et avec tout ce monde, il angoisse.
— Quelle chochotte !
— Je t’ai déjà dit de ne pas utiliser la féminisation comme un complément d’insulte. Et de ne pas insulter ton frère tout court, d’ailleurs.
— Ouais, mais il est chiant, il a peur de tout.
Florence se tourne vivement vers Silas, mi-excédée, mi-affligée.
— Et tu ne trouves pas ça normal, après ce qu’il a vécu ?
Silas se tait et baisse la tête.
— Et je te rappelle que ton petit frère n’a que huit ans.
Florence devine que Silas préfère regarder le paysage défiler plutôt que reconnaître qu’il a exagéré. Elle n’insiste pas. Il y a à peine cinquante minutes de trajet avant la prochaine correspondance, autant essayer de se détendre. Elle profite du fait que Thom se soit endormi pour parcourir une énième fois la brochure du village vacances. Elle rêvasse devant les photos sans doute retouchées de la piscine et du club loisirs enfants, où des gamins bien trop heureux semblent vouloir donner aux parents éreintés la quiétude d’esprit qu’il leur manque le reste de l’année.
— Pourquoi t’as choisi un village pour familles monoparentales ?
Silas appuie ces deux derniers mots pour renforcer son insinuation, qu’il croit tout de même bon d’expliciter.
— Pourquoi ils appellent pas ça directement « Village pour parents en rut » ?
— C’est reparti pour un tour.
— Si tu veux la paix pour pouvoir pécho et remplacer papa, tu pouvais plutôt nous envoyer en colo.
— Ne mêle pas papa à ça.
— S’il était là, ça se pass…
Florence se tourne pour faire face à Silas, prête à en découdre :
— Justement ! Il est pas là !
Encore une fois, Florence fait mouche et cloue le bec de Silas. Il détourne le regard pour tenter de cacher à sa mère les larmes qui font briller ses yeux. Florence feint de les ignorer et se retourne pour dissimuler les siennes.
Après une quarantaine de minutes, l’annonce de la gare de correspondance réveille les voyageurs somnolents. Et les rancœurs.
— Et c’est reparti pour se traîner les valoches et le gamin.
— Silas, tu voudrais pas y mettre un peu de bonne volonté, s’il te plaît ?
— Pour que ton séjour à l’île de la tentation se passe bien ? Mais bien sûr, maman.
— Continue à bougonner dans ton coin, Thom et moi, on va en vacances. Pas vrai, mon poussin ?
Thom offre un sourire tendre et malicieux à sa mère et tire la langue à son grand frère. Sans attendre la réponse de Silas, Florence hausse les épaules, s’empare de la main de Thom et se dirige vers la sortie du wagon.
— Tu sais, Nantes, c’est bien, mais moins que notre destination. Alors soit tu restes ici à bougonner pendant qu’on va à Saint-Jean-de-Monts, soit tu arrêtes cinq minutes de ronchonner et tu viens avec nous.
Silas se lève et emboîte le pas à sa mère. Quand il la rejoint sur le quai, Florence ébouriffe sa chevelure épaisse en gage de paix.
— On a trente minutes avant notre correspondance. On se prend un petit déjeuner ?
Thom acquiesce avec plus d’enthousiasme que Silas, qui accepte d’à peu près bonne grâce et se déride légèrement à l’idée de remplir son estomac.
— Ouais ! Je meurs de faim !
Après un petit-déj’ copieux, Florence et ses fils s’installent dans le train, direction Challans. Cette fois, les places sont assignées et Florence peut s’installer à côté de son caneton pour le veiller jalousement. Le paysage et les minutes défilent. Thom tue le temps devant des dessins animés. Silas a opté pour un jeu vidéo chill. Florence, quant à elle, essaie de se concentrer sur le roman qu’elle a acheté il y a plus d’un an. Elle finit par se laisser absorber, ne relevant le nez des pages de son bouquin que pour s’assurer, en bonne mère poule, que ses petits vont bien ou pour regarder brièvement par la fenêtre.
Jusqu’au moment où le paysage la happe, l’arrachant à son livre somme toute assez peu passionnant. La végétation a changé et fleure bon la résine. Le soleil brille dans un ciel magnifiquement bleu. Florence sourit. Le dépaysement la ravit, la journée prend enfin des airs de vacances.
Après un complément de trajet en car, il est plus de treize heures quand Florence, Silas et Thom arrivent au village vacances de Saint-Jean-de-Monts, où Florence est heureuse de trouver un chariot pour transporter ses bagages.
— Comme promis sur la brochure, c’est tout piéton !
Thom partage son enthousiasme et l’exprime à grands cris :
— Wouah ! Maman ! T’as vu comme c’est grand ?
Même Silas abandonne sa mauvaise tête et fait enfin montre d’un brin de bonne humeur.
— C’est vrai, c’est plutôt pas mal.
— On entend le bruit de la mer !
— Oui, il y a un accès direct à la plage juste là.
— Et y a même une forêt.
— On appelle ça une pinède, mon poussin.
— Une quoi ?
— Une pinède. C’est comme ça qu’on appelle une forêt de pins.
Thom hausse les épaules et affiche une moue dubitative qui arrache un sourire à Florence. Elle ébouriffe sa chevelure brune et prend une profonde inspiration, laissant l’odeur résineuse des pins l’envahir. Ces pinèdes, c’est sa madeleine de Proust à elle. Alors que les souvenirs d’enfance affluent, elle aperçoit une femme et sa fille entrer dans le restaurant du village. Heureuse d’avoir repéré le restau comme un survivant de Koh Lanta qui aurait trouvé l’eau, elle se réjouit surtout que tout le monde soit en train de déjeuner. Une aubaine, elle n’aura pas à faire la queue pour se faire enregistrer à l’accueil.
Elle ramène Silas, visiblement perdu dans la contemplation de la jeune fille, à la réalité et traîne sa petite troupe dans le bureau de la réception.
Après un bref salut, le réceptionniste saisit distraitement les informations que lui fournit Florence, à qui il prête une attention très relative. Décontractée, elle s’amuse de le voir si absorbé par sa conversation avec son collègue et se prend à tendre l’oreille.
— Tu te rends compte ? Heureusement qu’on fait régulièrement des sauvegardes de la base de données, sinon, v’là le boulot.
— Mais le disque dur, il est cramé cramé ?
— Oui ! Complètement foutu. On nous a ressorti un vieux coucou d’avant la guerre. J’te dis pas l’engin.
— Ouais, mais t’as vu l’orage qu’on a eu, aussi ?
La clochette de la porte de l’accueil tinte l’arrivée d’un vacancier en détresse. Florence se racle la gorge pour interrompre en douceur le réceptionniste.
— Vous devriez investir dans un onduleur et un parafoudre pour protéger l’ordinateur en cas de coupure. Ça représente un coût à l’achat, mais cela permet d’éviter de perdre son PC et tout ce qu’il contient.
— Oh ! Madame a l’air de s’y connaître, on dirait ! Madame est électricienne, peut-être ?
Florence se tourne pour faire face à l’inconnu qui ironise dans son dos. Grand, musclé malgré une petite bedaine, le cheveu court et châtain… Ce rustre serait presque séduisant, s’il n’était pas beauf et macho.
Dans un ricanement, Silas persifle.
— Eh ben ! On n’a même pas encore posé nos valises que tu te fais déjà aborder ! On peut dire que tes vacances de la drague commencent bien. Tu vas pouvoir t’envoyer en l’air plus tôt que prévu !
Florence s’apprête à en découdre une nouvelle fois avec son aîné quand le réceptionniste attire son attention d’un discret et élégant toussotement. Excédée, Florence pivote dans sa direction, attrape les clés qu’il lui tend, la main de Thom et l’oreille de Silas.
— Prends les bagages, au lieu de jouer les monsieur-je-sais-tout.
Alors qu’elle franchit le seuil de la cabane de l’accueil, elle ponctue, en regardant le vacancier goguenard.
— Voilà qui prouve, encore une fois, que le nombre de neurones est inversement proportionnel au taux de testostérone.
