Des vacances du tonnerre

Bien qu’il s’agisse d’une romance estivale, ce texte aborde des thèmes pouvant heurter les sensibilités ou réveiller des traumas.

Trigger warning : deuil, décès, veuvage, accident, accident de voiture, trauma, séquelles.

Épisode 1. Un départ chaotique

C’est la débandade sur le quai de la gare. Florence traîne tant bien que mal sa valise d’une main et Thom, son cadet, de l’autre main. Entre deux regards affolés vers l’horloge de la gare, elle l’observe du coin de l’œil. Dans l’effort, son boitement s’est intensifié. Pourtant, il fait de son mieux pour garder le rythme. Florence réprime la douleur de le voir ainsi claudiquer pour ne garder que la fierté de le voir serrer les dents et suivre le mouvement.

Silas, lui, tire plus la tronche que sa valise. Il ne presse même pas le pas quand le signal sonore annonçant le départ imminent du train retentit. Florence pousse une exclamation de panique et balance bagages et gamin dans le wagon.

— Dépêchez-vous ! Si on loupe ce train et nos vacances, vous serez punis tout l’été !

Florence soupire de soulagement quand les portes du wagon se referment. Maintenant, il faut caser les valises et trouver des sièges libres. La petite troupe circule difficilement dans les couloirs encombrés du TER. Après avoir enjambé bagages abandonnés et enfants affalés, ils tombent sur trois fauteuils pas trop éloignés les uns des autres. Silas se précipite sur le siège le plus à l’écart, tandis que Florence installe Thom à côté d’une voyageuse absorbée par une vidéo sur son téléphone. Frustrée de ne pas pouvoir l’asseoir près d’elle, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et prend place sur le fauteuil de l’autre côté de l’allée. Les quelques centimètres qui la séparent de sa progéniture ne l’empêchent pas de lui caresser les cheveux. Lisant le stress sur son visage enfantin, elle se relève et s’agenouille près de lui pour lui murmurer quelques paroles réconfortantes.

— Qu’est-ce qu’il a, encore ? maugrée Silas.

— Il a eu un coup de stress et avec tout ce monde, il angoisse.

— Quelle chochotte !

— Je t’ai déjà dit de ne pas utiliser la féminisation comme un complément d’insulte. Et de ne pas insulter ton frère tout court, d’ailleurs.

— Ouais, mais il est chiant, il a peur de tout.

Florence se tourne vivement vers Silas, mi-excédée, mi-affligée.

— Et tu ne trouves pas ça normal, après ce qu’il a vécu ?

Silas se tait et baisse la tête.

— Et je te rappelle que ton petit frère n’a que huit ans.

Florence devine que Silas préfère regarder le paysage défiler plutôt que reconnaître qu’il a exagéré. Elle n’insiste pas. Il y a à peine cinquante minutes de trajet avant la prochaine correspondance, autant essayer de se détendre. Elle profite du fait que Thom se soit endormi pour parcourir une énième fois la brochure du village vacances. Elle rêvasse devant les photos sans doute retouchées de la piscine et du club loisirs enfants, où des gamins bien trop heureux semblent vouloir donner aux parents éreintés la quiétude d’esprit qu’il leur manque le reste de l’année.

— Pourquoi t’as choisi un village pour familles monoparentales ?

Silas appuie ces deux derniers mots pour renforcer son insinuation, qu’il croit tout de même bon d’expliciter.

— Pourquoi ils appellent pas ça directement « Village pour parents en rut » ?

— C’est reparti pour un tour.

— Si tu veux la paix pour pouvoir pécho et remplacer papa, tu pouvais plutôt nous envoyer en colo.

— Ne mêle pas papa à ça.

— S’il était là, ça se pass…

Florence se tourne pour faire face à Silas, prête à en découdre :

— Justement ! Il est pas là !

Encore une fois, Florence fait mouche et cloue le bec de Silas. Il détourne le regard pour tenter de cacher à sa mère les larmes qui font briller ses yeux. Florence feint de les ignorer et se retourne pour dissimuler les siennes.

Après une quarantaine de minutes, l’annonce de la gare de correspondance réveille les voyageurs somnolents. Et les rancœurs.

— Et c’est reparti pour se traîner les valoches et le gamin.

— Silas, tu voudrais pas y mettre un peu de bonne volonté, s’il te plaît ?

— Pour que ton séjour à l’île de la tentation se passe bien ? Mais bien sûr, maman.

— Continue à bougonner dans ton coin, Thom et moi, on va en vacances. Pas vrai, mon poussin ?

Thom offre un sourire tendre et malicieux à sa mère et tire la langue à son grand frère. Sans attendre la réponse de Silas, Florence hausse les épaules, s’empare de la main de Thom et se dirige vers la sortie du wagon.

— Tu sais, Nantes, c’est bien, mais moins que notre destination. Alors soit tu restes ici à bougonner pendant qu’on va à Saint-Jean-de-Monts, soit tu arrêtes cinq minutes de ronchonner et tu viens avec nous.

Silas se lève et emboîte le pas à sa mère. Quand il la rejoint sur le quai, Florence ébouriffe sa chevelure épaisse en gage de paix.

— On a trente minutes avant notre correspondance. On se prend un petit déjeuner ?

Thom acquiesce avec plus d’enthousiasme que Silas, qui accepte d’à peu près bonne grâce et se déride légèrement à l’idée de remplir son estomac.

— Ouais ! Je meurs de faim !

Après un petit-déj’ copieux, Florence et ses fils s’installent dans le train, direction Challans. Cette fois, les places sont assignées et Florence peut s’installer à côté de son caneton pour le veiller jalousement. Le paysage et les minutes défilent. Thom tue le temps devant des dessins animés. Silas a opté pour un jeu vidéo chill. Florence, quant à elle, essaie de se concentrer sur le roman qu’elle a acheté il y a plus d’un an. Elle finit par se laisser absorber, ne relevant le nez des pages de son bouquin que pour s’assurer, en bonne mère poule, que ses petits vont bien ou pour regarder brièvement par la fenêtre.

Jusqu’au moment où le paysage la happe, l’arrachant à son livre somme toute assez peu passionnant. La végétation a changé et fleure bon la résine. Le soleil brille dans un ciel magnifiquement bleu. Florence sourit. Le dépaysement la ravit, la journée prend enfin des airs de vacances.

Après un complément de trajet en car, il est plus de treize heures quand Florence, Silas et Thom arrivent au village vacances de Saint-Jean-de-Monts, où Florence est heureuse de trouver un chariot pour transporter ses bagages.

— Comme promis sur la brochure, c’est tout piéton !

Thom partage son enthousiasme et l’exprime à grands cris :

— Wouah ! Maman ! T’as vu comme c’est grand ?

Même Silas abandonne sa mauvaise tête et fait enfin montre d’un brin de bonne humeur.

— C’est vrai, c’est plutôt pas mal.

— On entend le bruit de la mer !

— Oui, il y a un accès direct à la plage juste là.

— Et y a même une forêt.

— On appelle ça une pinède, mon poussin.

— Une quoi ?

— Une pinède. C’est comme ça qu’on appelle une forêt de pins.

Thom hausse les épaules et affiche une moue dubitative qui arrache un sourire à Florence. Elle ébouriffe sa chevelure brune et prend une profonde inspiration, laissant l’odeur résineuse des pins l’envahir. Ces pinèdes, c’est sa madeleine de Proust à elle. Alors que les souvenirs d’enfance affluent, elle aperçoit une femme et sa fille entrer dans le restaurant du village. Heureuse d’avoir repéré le restau comme un survivant de Koh Lanta qui aurait trouvé l’eau, elle se réjouit surtout que tout le monde soit en train de déjeuner. Une aubaine, elle n’aura pas à faire la queue pour se faire enregistrer à l’accueil.

Elle ramène Silas, visiblement perdu dans la contemplation de la jeune fille, à la réalité et traîne sa petite troupe dans le bureau de la réception. 

Après un bref salut, le réceptionniste saisit distraitement les informations que lui fournit Florence, à qui il prête une attention très relative. Décontractée, elle s’amuse de le voir si absorbé par sa conversation avec son collègue et se prend à tendre l’oreille.

— Tu te rends compte ? Heureusement qu’on fait régulièrement des sauvegardes de la base de données, sinon, v’là le boulot.

— Mais le disque dur, il est cramé cramé ?

— Oui ! Complètement foutu. On nous a ressorti un vieux coucou d’avant la guerre.   dis pas l’engin.

— Ouais, mais t’as vu l’orage qu’on a eu, aussi ?

La clochette de la porte de l’accueil tinte l’arrivée d’un vacancier en détresse. Florence se racle la gorge pour interrompre en douceur le réceptionniste.

— Vous devriez investir dans un onduleur et un parafoudre pour protéger l’ordinateur en cas de coupure. Ça représente un coût à l’achat, mais cela permet d’éviter de perdre son PC et tout ce qu’il contient.

— Oh ! Madame a l’air de s’y connaître, on dirait ! Madame est électricienne, peut-être ?

Florence se tourne pour faire face à l’inconnu qui ironise dans son dos. Grand, musclé malgré une petite bedaine, le cheveu court et châtain… Ce rustre serait presque séduisant, s’il n’était pas beauf et macho.

Dans un ricanement, Silas persifle.

— Eh ben ! On n’a même pas encore posé nos valises que tu te fais déjà aborder ! On peut dire que tes vacances de la drague commencent bien. Tu vas pouvoir t’envoyer en l’air plus tôt que prévu !

Florence s’apprête à en découdre une nouvelle fois avec son aîné quand le réceptionniste attire son attention d’un discret et élégant toussotement. Excédée, Florence pivote dans sa direction, attrape les clés qu’il lui tend, la main de Thom et l’oreille de Silas.

— Prends les bagages, au lieu de jouer les monsieur-je-sais-tout.

Alors qu’elle franchit le seuil de la cabane de l’accueil, elle ponctue, en regardant le vacancier goguenard.

— Voilà qui prouve, encore une fois, que le nombre de neurones est inversement proportionnel au taux de testostérone.

Épisode 2. La foudre frappe toujours deux fois

Florence a traîné sa marmaille jusqu’à leur appartement avec terrasse sans desserrer la mâchoire, imitée par un Silas bien inspiré et un Thom déconcerté. Avant d’entrer dans ce qui sera leur chez-soi pour les deux prochaines semaines, Florence tient à mettre les choses au point, les points sur les i et les barres sur les T.

— Écoute-moi bien, Silas. Je n’ai aucune envie de me battre avec toi, alors va falloir que tu trouves un moyen de régler le problème que tu as avec moi. Et je t’y aiderai. Si je le peux, et si tu le souhaites. Mais, quel que soit ce problème, il ne t’autorise ni à me juger ni à me manquer de respect. Je t’interdis de me parler comme tu viens de le faire. C’est compris ?

Silas baisse la tête.

— Oui, m’man.

— Bien. Pour la peine, c’est Thom qui choisit sa chambre en premier.

— Oh ouiiiii !

— Oh nan ! T’abuses, là.

— Je veux la plus grande chambre !

— Ah non, mon poussin. La plus grande chambre est pour maman, tempère Florence.

— Mais c’est pas juste !

— Et oui, Caliméro, c’est la vie, persifle Silas.

Florence déverrouille la porte et les garçons s’engouffrent dans l’appartement.

— C’est trop chouette, maman !

— C’est tout petit.

— Arrête de râler deux minutes, Silas, tu veux ?

Thom ouvre grand toutes les chambres et choisit sans hésiter celle qui donne sur l’aire de jeux avant de s’exclamer :

— J’ai faim !

— Tu as raison, moi aussi, je meurs de faim. Videz vite vos valises, le restaurant va bientôt fermer.

Tandis que Silas traîne sa valise d’un pas indolent, Thom peste d’être ralenti par la sienne et s’engouffre dans sa chambre. Il ne leur faut pas plus de quelques minutes pour jeter leurs affaires dans les placards et investir les lieux.

— On se croirait à la maison. Vous avez mis exactement le même foutoir. Et tout ça en moins de dix minutes ! Bravo ! s’amuse Florence.

Son sourire s’efface instantanément quand elle voit Silas fondre sur elle, manifestement furieux.

— Il est où, mon chargeur de téléphone ?

— Je ne sais pas, Silas. Là où tu l’as mis, peut-être ?

— Tu l’as retiré de mon sac juste pour m’emmerder, j’parie !

Le sang de Florence ne fait qu’un tour.

— Alors premièrement, tu vas changer tout de suite de ton et surveiller ton langage. Surtout devant ton petit frère ! Et deuxièmement, quand bien même je serais assez mesquine pour faire ce genre de chose, c’est le temps qui me manquerait pour ce genre de conneries ! Ton chargeur, il est pas dans ta valise parce que TU ne l’y as pas mis, point barre !

Silas se tourne vers Thom.

— T’as touché à mon chargeur, morveux ?

Thom n’a pas le temps d’exprimer la stupeur qui se lit sur son visage que Florence intervient. Cette fois, elle est hors d’elle pour de bon.

— Ah ! Mais tu ne vas pas mettre ça sur le dos de ton petit frère, en plus ! Tu l’as oublié, c’est tant pis pour toi. Assume un peu au lieu de blâmer tout le monde pour tes erreurs ! Maintenant, dépêchez-vous de déballer vos affaires, il nous reste moins d’un quart d’heure si on veut pouvoir manger autre chose que nos restes de sandwiches.

Le ton ferme de Florence semble suffire à convaincre les deux garçons, qui s’exécutent sans broncher. En moins de trois minutes, ils ont tous les deux terminé de balancer leurs affaires à divers endroits de leur chambre respective.

— Ça y est, m’man.

— J’arrive, les garçons, il me reste un sac à vider.

Florence s’étonne que les garçons patientent sans protester, alors qu’elle les a enjoint à se dépêcher il y a moins de cinq minutes de cela. Mais il ne faut que quelques secondes à Silas pour exprimer une nouvelle fois son impatience et sa méchante humeur.

— Bon, on se magne ? T’as dit que ça allait fermer.

Les quelques minutes que dure le trajet jusqu’au restaurant se déroulent dans une relative bonne humeur et la bonne entente fraternelle rattrape plutôt bien les tensions qui règnent entre Silas et Florence.

En arrivant, le stress gagne Florence, qui redoute qu’il soit trop tard pour le déjeuner. Le serveur la rassure d’un sourire chaleureux et installe la petite famille à une table, non loin du couple mère-fille aperçu à leur arrivée et visiblement sur la fin du repas. Florence les salue d’un hochement de tête avant de voir Silas détourner le regard et baisser les yeux en rougissant.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon grand ?

— Rien, c’est bon. On commande ?

— Oh ! Oui ! J’ai super faim, moi ! s’enthousiasme Thom.

Lasse de cette agressivité permanente, Florence préfère ne pas insister et fait signe au serveur.

— Après manger, j’aimerais me reposer un peu. Ensuite, je vous emmène à la plage.

— Oh non ! Pas la mer, c’est trop dégueu.

— Et pis, c’est froid et ça fait peur !

— Allons, on n’est pas venus au bord de la mer pour passer les vacances à la piscine, quand même. Vous savez que ça fait des mois que j’attends d’aller tremper mes orteils dans l’Océan Atlantique !

— T’as qu’à y aller si tu veux, dans ta mer à douze degrés. Moi, je vais me baigner dans la piscine chauffée.

— S’il te plaît, maman ? On peut aller à la piscine ? supplie Thom.

Malgré la déception, Florence privilégie l’intérêt du groupe et capitule, non sans tenter d’arracher une promesse de victoire future.

— D’accord. Mais promettez-moi que demain, on ira faire un tour à la plage.

— Mais on se baigne pas dans la mer ! proteste Thom.

— OK ! OK ! On ira demain, si ça te fait plaisir, concède Silas de mauvaise grâce.

— Vendu.

Un sac de plage négligemment posé à ses pieds, Florence digère sur un transat au bord de la piscine. Elle a réussi à en trouver un à l’ombre – chose déjà pas commune – ET à obtenir de Silas qu’il surveille Thom un moment pour qu’elle puisse récupérer un peu. Malgré l’agitation ambiante, elle s’est assoupie, mais est bien vite tirée de sa somnolence par son propre ronflement. Elle regarde autour d’elle avec appréhension pour vérifier qu’elle n’a incommodé qu’elle-même et qu’elle n’est pas, dès le premier jour, la risée de tout le village.

Elle sourit, tout attendrie, en voyant Thom patauger gaiement avec deux fillettes, sous l’œil bienveillant de Silas. Au moins, avec son petit frère, il arrive encore à être gentil.

— Elle a quoi, ta jambe ?

Le cœur de Florence se serre. Elle se retient de bondir de son transat et se contente d’observer en rongeant son frein. Elle perçoit que Silas a eu le même élan, retenu par la réponse franche de Thom, que l’indiscrétion ne semble pas gêner plus que ça.

— J’ai été opéré à cause d’un accident de voiture.

— C’est pour ça que tu boites ?

Elle voit Thom se crisper tandis qu’il acquiesce d’un hochement de tête, mais l’intérêt des fillettes le flatte et semble vite chasser le nuage qui passait au-dessus du beau ciel de leur rencontre.

— Ça doit faire hyper mal ! T’es drôlement courageux, dis donc.

Thom se redresse et bombe le torse, à la fois fier et humble.

— C’est moins pire qu’avant.

Le sourire qui éclaire son visage rassure Florence, qui se force à abandonner son rôle de mère poule pour s’accorder enfin un peu de temps et laisser de l’air à ses garçons.

Après avoir ajusté ses lunettes de soleil, elle sort son roman de son sac et reprend la lecture entamée dans le train. Deux séances bouquinage dans la même journée, quand elle ne parvient pas à en aligner deux dans toute une année, c’est un petit miracle dans lequel Florence choisit de voir un bon présage pour la prochaine quinzaine.

Thom saute une énième fois du rebord, infatigable. Silas chasse les éclaboussures d’eau de ses yeux, sous le regard goguenard de la jeune fille remarquée à leur arrivée.

— C’est ton fils ?

Silas, surpris d’être interpellé ainsi, ne sait d’abord pas comment réagir. Le sourire malicieux de la jeune fille lui redonne vite confiance et il ricane à son tour.

— C’est mon petit frère.

Il tend la main à la jeune fille.

— Je suis Silas, le larbin de ma mère.

La jeune fille effectue une révérence qui lui plonge le nez et les cheveux dans l’eau. Elle se redresse en éclaboussant Silas, puis tend la main en affichant un air ravi.

— Moi, c’est Kelly. Enchantée, Silas, le larbin.

Amusé et intrigué, mais moins facétieux que Kelly, Silas se contente d’un hochement de tête, auquel il ajoute son sourire le plus ravageur.

— Pas la peine d’en faire des caisses, j’ai déjà fait le premier pas, mon grand.

Avant qu’il ait pu trouver une répartie digne de son interlocutrice, celle-ci enchaîne.

— On est une petite bande de potes.

Du menton, elle désigne un groupe d’adolescents un peu plus loin.

— Quand t’auras fini de jouer les nounous, si ça te tente de jouer avec des gens de ton âge, n’hésite pas à nous rejoindre.

Florence a à peine lu deux pages quand sa lecture est interrompue par un Thom enthousiaste venu lui présenter ses deux nouvelles amies.

— Maman ! Maman ! Regarde ! C’est Inès et Jade, mes deux nouvelles copines !

— Enchantée, Inès et Jade !

— Bonjour, madame.

— Ah oui ! Et aussi, Silas, il a dit que je joue avec mes amies et lui avec les siens et qu’il s’occupe plus de moi.

Florence lève le nez pour chercher Silas. Il discute avec quelques jeunes de son âge, parmi lesquels Florence reconnaît la jeune fille aperçue le midi au restaurant.

— Il a raison. Retournez jouer, je veille sur toi, mon poussin.

Après avoir gratifié sa mère d’un baiser chloré, Thom saute dans la piscine sans se soucier d’éclabousser la moitié des vacanciers. Florence s’excuse d’un air gêné auprès de ses voisins de bronzette. Heureusement, les vacanciers de bord de piscine sont plus compréhensifs avec les enfants que les passagers de train.

Son visage se rembrunit face au sourire éclatant et un brin moqueur du type croisé à l’accueil à leur arrivée. Elle panique carrément quand il se lève de son transat pour venir s’installer à côté du sien. Entre deux élans de panique, elle remarque tout de même l’allure athlétique de ce gros lourdaud au physique incontestablement plus avantageux que son cerveau.

— Je ne vous demande pas si je peux, je vois dans vos yeux que vous allez dire non et je ne voudrais pas faire quelque chose sans votre consentement.

— Et qui ne dit mot consent ? Comme c’est commode.

— Ce qui est commode, c’est que mes filles se soient liées d’amitié avec votre fils. Sans même que j’aie à leur souffler l’idée ! C’est pas formidable ?

— Merveilleux. Je n’aurais même pas osé l’imaginer dans mes rêves les plus fous.

— Pour fêter ça, je vous invite à goûter ! Vous ne pouvez pas louper notre appartement, il est à deux pas du vôtre.

Il ne laisse pas à Florence le temps de s’interloquer.

— Oui, en plus de vous aborder comme un gros lourd, je vous espionne.

Florence fronce les sourcils. Elle commence à comprendre le petit jeu de cet homme plus taquin qu’elle ne le pensait et moins beauf qu’il n’y paraît.

— Au fait ! Je m’appelle Franck !

Florence lui tend la main.

— Florence. Ça vous amuse de jouer les gros lourds, donc.

Il rit.

— Je suis désolé. Mais une fois que vous vous y serez faite, vous verrez, vous trouverez ça charmant.

— Je ne suis pas certaine. Il y a déjà bien assez de vrais beaufs pour avoir en plus à supporter les faux !

— OK, mais… Et ce goûter ?

— Humph ! C’est tentant, je le reconnais.

— J’ai des Pims orange.

— Dans ce cas, je vais devoir refuser.

— Diantre.

— À la place, je vous propose de se retrouver à 19 h 30 au restaurant pour un dîner. Thom sera ravi de revoir ses amies. Silas, lui, fera la tronche, ça va être parfait.

— Silas, c’est votre aîné ?

— Oui, c’est le beau gosse resplendissant, là-bas. Il ne sourit que quand il est à plus de dix mètres de moi.

— Moi, ce serait plutôt à moins de dix centimètres de vous que j’aurais la banane.

Florence ne relève pas le sous-entendu plus que douteux de Franck. Elle s’extirpe de son transat et rassemble ses affaires.

— Allez, Thom ! On y va ! Silas, tu nous rejoins plus tard ?

Silas acquiesce sans même un regard et Thom rejoint sa mère en bougonnant. Florence se tourne vers Franck.

— Alors, à ce soir, Franck ?

— Je ne manquerais ça pour rien au monde, Florence !

À 19 h 30 pétantes, Florence, sa robe à fleurs et ses fils se présentent à l’accueil du restaurant. Devant elle, la femme et la jeune fille aperçues au déjeuner.

— Salut, Kelly.

— Oh ! Salut, Silas.

Florence tend la main à Kelly.

— Bonsoir. Je suis la maman de Silas. Enchantée.

Kelly bégaie tandis que Silas foudroie sa mère du regard. Florence l’ignore et salue la mère de Kelly.

— Je m’appelle Florence. Je me demandais si vous voudriez vous joindre à nous ? Nos enfants semblent avoir sympathisé, nous aurions tort de ne pas en faire de même.

— Magalie. Enchantée. Je…

Un serveur se présente alors pour escorter Magalie et Kelly jusqu’à une table.

— Pour combien de personnes ?

Magalie interroge Florence du regard.

— Cinq, donc ?

— Hum… en fait, c’est plutôt huit. J’ai invité un voisin pour dîner.

— Quoi ? Qui ça ? Me dis pas que t’as invité ce gros lourd ?! J’l’ai vu te stalker à la piscine.

— Silas, ça suffit, s’il te plaît. Tiens, d’ailleurs, le voilà. Essaie d’être poli, à défaut d’être agréable.

— Tu parles.

Florence se tourne vers Magalie.

— Voici justement Franck, l’homme que j’ai invité à…

— Je comprends pourquoi vous l’avez invité ! Il est canon !

Le sourire de Franck fait vite oublier ce moment de gêne extrême. Florence effectue rapidement les présentations tandis que le serveur les guide jusqu’à une table. Tout le monde s’installe dans un joyeux brouhaha.

La conversation, d’abord timide, s’anime à mesure que les adultes font connaissance.

Franck dévore Florence des yeux avec bien plus d’appétit qu’il ne déguste ses frites. Florence est autant gênée que flattée et rend quelques œillades à Franck, même si elle y met un peu moins de gourmandise. Magalie, de son côté, essaie désespérément d’attirer l’attention de Franck. Si son attitude bruyante émeut Florence, elle ne détourne en aucun cas l’attention de Franck, toujours rivée sur Florence. Au grand dam des deux femmes, il n’a d’yeux et de questions que pour Florence.

— Alors, Florence ? Vous faites quoi dans la vie ?

— On pourrait se tutoyer, peut-être ?

— Bien sûr ! Alors, Florence ? Tu fais quoi dans la vie ?

— Électricienne.

— Ouch ! Non, sérieusement, tu fais quoi ?

À la fois vexée et amusée, Florence botte en touche.

— On n’est quand même pas en vacances pour parler boulot.

— Surtout dans un village pour parents solo, s’enflamme Magalie.

Silas hausse un sourcil circonspect vers Kelly.

— Serais-tu venue pour draguer, Magalie ?

Magalie glousse. Sa maladresse touche Florence, qui lui envie presque son attitude adolescente.

— Plutôt pour me faire draguer ! Depuis que mon mari s’est barré avec sa secrétaire, je vis comme une nonne.

— La secrétaire ? ironise Franck.

— Maman, steuplé…

— Bah quoi, ma chérie ? C’est pas ma faute si ton père est un cliché.

Kelly baisse les yeux, visiblement mal à l’aise.

— Et toi, Franck ? C’est elle qui t’a trompé ou c’est toi ?

— Personne, c’est…

Il regarde ses filles.

— C’est fini, c’est tout.

Florence peut sentir le malaise de Magalie. Elle aimerait la soutenir, détendre l’atmosphère, mais la tournure qu’a prise la discussion la plonge dans un profond désarroi. Elle sursaute à la question de Magalie, qui semble décidée, pour cette fois, à détourner l’attention d’elle pour faire oublier sa bourde.

— Et toi, Florence ? Il s’est barré où, ton mec ? Laisse-moi deviner ! Aux Bahamas avec ta meilleure amie ?

Florence se fige. Elle sent le coton dans ses membres. Elle regarde Silas. La mâchoire crispée, il baisse la tête et serre les poings. Elle pivote vers Thom. Ses grands yeux bruns brillent du chagrin qu’ils partagent tous les trois sans jamais pouvoir s’en défaire.

— Il est mort.

Deux grosses larmes roulent sur les joues de Thom. Florence le prend dans ses bras.

— Je suis désolée… bafouille Magalie.

— Florence, je…, s’interrompt Franck dans une tentative avortée de réconfort.

Florence leur offre un sourire fatigué. Elle se lève, Thom dans les bras.

— Il est temps pour nous de rentrer. Silas, tu peux rester si tu veux. Mais rentre avant 23 h, s’il te plaît.

Sa main dans celle de Kelly, Silas reste silencieux, tête basse. Florence essuie furtivement une larme. Quand cessera-t-il de la punir ? 

— Attends, Florence, il est encore tôt.

Florence aimerait répondre favorablement à la supplique de Franck, mais elle ne se sent pas la force de faire semblant.

— Non, vraiment, je dois y aller. Mais ne vous en faites pas pour moi, profitez de votre soirée.

Elle voit dans le regard que Magalie lance à Franck que celle-ci est plus que jamais décidée à profiter de l’aubaine.

Florence serre son fils dans ses bras et se console en se disant que c’est mieux ainsi. Pourtant, quand elle s’éloigne, la douleur de son cœur brisé n’étouffe pas tout à fait le pincement qu’elle ressent au moment où Franck lui souhaite bonne nuit. En quittant le restaurant, elle a juste le temps d’entendre Magalie tentant de la rassurer.

— Repose-toi, je m’occupe de ton invité.

Épisode 3. Ça commençait pourtant bien

Quand Florence se réveille, sa peine fait de même. Elle entend Thom s’occuper sagement dans sa chambre en attendant qu’elle ou Silas se lève. Elle chasse les relents de tristesse, de déception et de culpabilité avant de le rejoindre. Elle le prend dans ses bras et l’embrasse tendrement. À la façon dont il se blottit contre elle, Florence sait que lui aussi est encore sous le coup de l’émotion de la veille.

— Tu as bien dormi, mon poussin ?

— Pas très bien, non.

— Même après ton cauchemar ?

— J’ai pas réussi à me rendormir tout de suite.

— Moi non plus. Mais tu sais quoi ? Aujourd’hui est une nouvelle journée. On va aller prendre le petit déjeuner tous les deux et après, je te dépose au Club enfant, d’accord ?

— Mais je voulais jouer avec Inès et Jade !

— Et bien elles y seront peut-être ? Et sinon, tu les croiseras plus tard, elles habitent juste à côté. Tu verras, il y a plein d’autres enfants au club, ça va être chouette !

Thom niche sa frimousse dans le cou de Florence.

— Bon, d’accord.

Florence et Thom arrivent main dans la main devant le buffet du restaurant. Le visage de Thom s’illumine à la vue de la table des gourmandises. Viennoiseries, pain et fruits frais et…

— … de la brioche vendéenne !

Florence en salive d’avance. Thom compose son menu quand une voix féminine les interpelle.

— Florence ? Thom ? Comment ça va ? Vous venez petit-déjeuner avec moi ?

Florence sourit en reconnaissant Magalie et accepte bien volontiers.

— Avec plaisir !

Thom accroché à sa jupe, elle rejoint Magalie avec un copieux plateau.

— Kelly n’est pas avec toi ?

— Elle dort encore, cette marmotte. Ton aîné aussi ?

— Silas ? Oui, il a eu du mal à trouver le sommeil et maintenant, il a du mal à le quitter.

— Moi aussi, à 17 ans, je faisais de belles grasses matinées !

— Je ne sais plus depuis combien de temps je n’en ai pas fait !

Magalie se rapproche de Florence et s’adresse à elle sur le ton de la confidence.

— Tu sais, je voulais te dire, je… je suis désolée pour hier soir. Je…

— Non, vraiment, ce n’est rien. Tu ne pouvais pas deviner.

Elle pose une main tendre sur la chevelure de Thom.

— N’en parlons plus, s’il te plaît. Raconte-moi plutôt comment s’est terminée la soirée.

Magalie hoche la tête et ne se fait pas prier.

— Eh bien il y a eu un petit moment de gêne après ton départ. Kelly et ton fils sont partis se promener. Je crois que ces deux-là se plaisent bien.

— Oui, j’en ai bien l’impression.

— Je me suis retrouvée seule avec Franck.

Florence se force à sourire.

— Ça n’a pas dû te déranger.

Les deux femmes rient.

— Au contraire, ah ah ! Mais tu sais, lui aussi, il n’attendait que ça.

— Ah oui ? J’avais cru que…

— … qu’il t’aime bien ? Oui, ça, c’est certain. Mais tu sais comment sont les hommes… Quand tu es partie, il a pas arrêté de me draguer. Il a proposé de me raccompagner, et une fois devant chez moi, il a eu l’air d’hésiter. Je pense qu’il voulait m’embrasser, mais il n’a pas osé à cause de ses filles.

Florence se concentre sur la mastication de sa tartine beurrée pour ne pas avoir à relancer Magalie dans de plus amples explications.

— Il a fait un pas vers moi, il a bafouillé, puis il est parti précipitamment.

Décontenancée par des émotions contradictoires, entre jalousie et culpabilité adultère, Florence avale sa bouchée de brioche et change de sujet.

— Il fait beau, on a de la chance ! Thom va passer la matinée au club enfant et après, on part en randonnée cycliste pour la journée. On a commandé un pique-nique à emporter, on a loué des vélos… c’est une aubaine, ce village vacances ! Et toi ? Quel est le programme ?

— Eh bien, Franck a parlé d’emmener ses filles à la piscine dans l’après-midi. J’irai sûrement y faire un tour pour « tomber sur lui par hasard ».

Magalie mime des guillemets avec ses mains. Malgré la rivalité naissante et la jalousie qui essaie de percer sa carapace, Florence apprécie vraiment la fraîcheur et la bonhomie de Magalie. Elle grignote distraitement en l’écoutant tirer des plans sur la comète avec Franck. La partie d’elle fidèle à son mari décédé éprouve un vif soulagement à l’idée que Franck ait finalement jeté son dévolu sur Magalie, même si la partie d’elle qui ressent de l’attirance pour un autre homme n’a pas dit son dernier mot.

Le petit déjeuner fini, Florence prend congé et dépose Thom aux bons soins des animateurs du club enfant avant de rentrer profiter d’un moment de calme pour terminer son bouquin.

Elle s’installe sur le fauteuil de la terrasse avec une tasse de café fumant et reprend sa lecture à l’endroit que le marque-page lui indique. Il lui faut plusieurs minutes avant de réaliser qu’elle relit la même phrase en boucle sans rien y comprendre. Elle se concentre pour une nouvelle tentative, mais rien n’y fait, elle n’est pas à sa lecture.

Elle repense au fiasco de la veille. Elle qui a choisi un village vacances pour familles monoparentales pour ne pas être mise constamment face à son veuvage, voilà qu’elle se le prend en pleine figure dès le premier soir.

Elle abandonne son livre et sirote son café en laissant son regard se perdre vers le ciel et les aiguilles de pin remuées par le vent. De toute façon, cette romance estivale, bien que de saison, n’avait pas réussi à captiver son attention.

Elle s’étire pour poser sa tasse sur la table sans la faire tomber, puis elle glisse ses écouteurs dans ses oreilles et s’abandonne à la contemplation et à la musique.

Silas se lève à peine quand elle s’apprête à aller chercher Thom pour la rando-vélo.

— Ah ! Te voilà enfin, marmotte !

— Il est déjà onze heures et demie ?

— Voilà ce qui arrive quand on veille jusqu’à pas d’heure.

— J’arrivais pas à dormir.

Florence embrasse son fils d’un regard tendre mêlé de tristesse.

— Je sais, chéri.

— C’est bon, garde tes regards de chien battu pour Thom, c’est lui qui en a besoin.

— Je suis là pour toi aussi, tu sais.

— Ouais, je sais, ronchonne-t-il en étalant sur sa tranche de brioche une généreuse dose de pâte à tartiner.

— Profite du calme pour petit déjeuner. Je vais chercher Thom et le pique-nique. On part dès que tu seras prêt.

— Génial…

— Arrête de râler, ça va être super !

En fait de super, cette rando est juste un enfer. Trente minutes qu’ils pédalent et Thom se plaint déjà d’être fatigué. Sa jambe le fait souffrir. Argument imparable pour faire plier sa mère et il le sait. Florence s’agace de cette énième défaite tandis qu’elle couvre une table de pique-nique des victuailles planquées dans son sac isotherme.

— Allez, venez manger les sandwiches pour lesquels vous n’avez même pas sué.

— À tous les coups, ils vont être dégueux.

Alors qu’elle chasse les aiguilles pins qui jonchent la table d’un revers de main, elle interrompt son geste.

— Tu es vraiment obligé d’être négatif tout le temps, Silas ?

— C’est juste que j’aurais préféré passer la journée avec mes potes. Je viens à peine de les rencontrer et c’est pas toujours facile de s’intégrer dans un groupe déjà formé. Surtout en n’étant jamais là.

— Avec tes potes ? Ou avec Kelly ?

— Silas, il est amoureux !

— Ferme-la !

— Parle bien à ton petit frère, Silas ! Pareil pour toi, Thom. On ne se moque pas de quelqu’un qui est amoureux. Au contraire. On l’envie, on se réjouit pour lui.

— J’suis pas amoureux, j’la connais même pas.

— Allez, mangez ! Il faut reprendre des forces, il nous reste pas mal de kilomètres à faire.

— Mais maman, j’ai toujours mal !

— Et moi, j’ai aucune envie de pédaler des plombes sous le cagnard alors qu’on a la piscine et des boissons fraîches au village.

Florence hésite. Elle sait qu’elle va capituler, mais elle ne veut pas avoir l’air de céder trop vite.

— Elle vous ennuie tant que ça, cette rando-vélo en famille ?

— Elle fait carrément chier.

— Silas !

— Désolé, m’man.

— Moi, j’aime bien, mais j’ai mal à la jambe. À la piscine, j’ai pas mal.

— Et il y a Jade et Inès, pas vrai ?

Thom rougit.

— Tu vois, mon poussin, personne ne se moque de toi, le taquine Florence en ébouriffant les cheveux de son petit dernier, qui rit de s’être fait si facilement piéger.

— C’est vrai.

— On peut au moins finir de pique-niquer avant de rentrer ?

— Ouais, je meurs de faim !

— Moi aussi !

— Alors, bon appétit !

Après un repas joyeux, mais vite expédié, Florence, Silas et Thom enfourchent leurs vélos, direction le village.

— Ça valait vraiment pas les 25 euros de location.

— La prochaine fois, tu demanderas avant si on veut y aller ou pas, m’man.

— J’y penserai.

La bonne humeur retrouvée de Silas fait oublier à Florence sa déception. Voilà plus de vingt minutes qu’il lui parle sans agressivité ni sarcasme, ce qui est plus que la moyenne hebdomadaire habituelle, et Florence a envie d’en profiter encore ne serait-ce qu’un tout petit peu. L’entrain de Thom est la cerise sur le gâteau.

— On fait la course ?

— Les garçons, soyez prudents !

— Continue de crier, tu nous rattraperas jamais !

Royalement ignorée par ses fils, Florence tente de faire taire l’inquiétude qui ne la quitte jamais et de se laisser gagner par l’insouciance des vacances. Elle appuie sur la pédale et essaie de rattraper les deux intrépides partis comme des flèches.

— Attendez un peu, vous allez voir c’que vous allez voir, bande d’insolents !

Arrivé au village, Silas abandonne son vélo aux bons soins de sa mère et disparaît.

— À ce soir !

— Ah ! Tu comptes tout de même rentrer dîner ?

Silas ne daigne répondre que par un haussement d’épaules.

— Il s’en fiche.

— C’est vrai, mon poussin. Il s’en fiche complètement. C’est pas grave, il est content, il a raison d’en profiter.

— Et nous ? On va faire quoi, maman ?

— On va déjà aller rendre les vélos, et puis on va…

— Jade et Inès sont au club !

— Et tu veux…

— Aller au club aussi ! S’te plaît, maman !

— D’accord, mon poussin.

Après un gros câlin, Florence regarde Thom s’éloigner. Si son enthousiasme la réjouit, la facilité avec laquelle il l’abandonne lui serre le cœur. Dépitée, elle traîne ses claquettes et sa mélancolie en direction de son appartement quand elle entend son prénom. Elle se retourne et aperçoit Magalie qui trottine dans sa direction.

— Florence ! Attends-moi !

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Un problème ?

— Non, non, pas du tout. Et toi ? C’est déjà fini, ta rando-vélo en famille ?

Florence hausse les épaules.

— Oui, les garçons m’ont tannée pour rentrer. Ils avaient envie de jouer avec leurs nouveaux amis.

— Et ils ont abandonné leur vieille mère. Je connais ça.

— C’est vrai, Kelly n’est pas avec toi ?

— Elle l’était il y a encore cinq minutes. Puis elle vous a vus arriver.

— Je vois. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre.

— Il faut bien que jeunesse se passe.

Florence et Magalie éclatent de rire.

— Eh bien, nous voilà comme deux vieilles à radoter des banalités. Et si on se faisait une soirée entre filles, au lieu de se morfondre sur l’ingratitude de notre progéniture ?

— Une soirée entre filles ?

Bien que tentée par la proposition de Magalie, Florence hésite.

— Oui ! Tu laisses quartier libre à Silas, tu largues le petit au club pour la veillée et on se rejoint au bar pour s’enfiler des mojitos en bavant sur nos mar… Oh ! Je suis désolée, je…

— C’est rien, t’en fais pas.

Devant l’air désolé de Magalie, Florence préfère couper court.

— Je sais pas, il va déjà y passer l’après-midi, je…

— Allez, s’il te plaît ! On est là, toutes les deux seules, sans mec, abandonnées par nos enfants avec pour unique perspective le retour à notre quotidien triste et fatigant. Lâche-toi un peu.

La bouille attendrissante de Magalie fait céder Florence aussi sûrement qu’un sourire de Silas ou un câlin de Thom.

— OK ! OK ! Va pour une soirée mojitos et ragots !

Épisode 4. Une mauvaise bonne nouvelle

Absorbée par l’épluchage des légumes, Magalie écoute distraitement un podcast en préparant le dîner quand Kelly entre en riant, Silas dans son sillage. Elle coupe l’enceinte Bluetooth et ne laisse pas au silence qu’elle vient d’inviter le temps de s’installer.

— Je te préviens, Silas, tu dînes chez toi !

Le ton est jovial, malgré la fermeté.

— Oui, madame.

— Oui, m’man, c’est bon.

— C’est peut-être bon pour toi, mais ça fait deux jours que ton apollon est arrivé et on dirait que vous avez fusionné. Et moi, je passe mes journées toute seule.

Malgré le haussement d’épaules de Kelly et ses yeux levés au ciel, Magalie poursuit :

— J’ai eu ton âge et je comprends que tu préfères traîner avec un beau blondinet qu’avec ta vieille mère. Tout ce que je te demande, c’est les repas. Deux petites heures de ton temps. Le reste de la journée, tu peux en faire ce que bon te semble.

Kelly s’approche dans le dos de sa mère et passe ses bras autour de ses épaules replètes, un sourire tendre sur le visage.

— Promis, ma maman chérie. Silas, aussi blond et beau soit-il, ne se mettra pas entre nous pendant les repas !

Magalie ne peut s’empêcher de rire de l’impertinence de Kelly.

— T’as vraiment pas froid aux yeux, ma fille.

— Les chats ne font pas des chiens, ma petite maman !

Elle s’arrache à sa mère et retourne vers Silas, qui n’a pas moufté depuis son arrivée.

— Tu viens ? J’te montre ma super chambre !

— Hep hep hep, doucement les tourtereaux ! proteste Magalie.

— C’est bon, m’man, les murs sont en papier, il va rien se passer, t’inquiète.

Magalie allait céder de mauvaise grâce quand la sonnerie du téléphone de Kelly retentit, coupant court à une de ces joutes mère-fille qu’elles affectionnent tant. Kelly regarde l’écran de son téléphone. L’expression de contrariété qui traverse son visage n’échappe pas à Magalie.

— C’est papa.

— Si tu as envie de lui répondre, vas-y, ma chérie.

D’un geste de l’index, Kelly accepte l’appel et s’éloigne pour s’isoler sur la terrasse, laissant Silas à la merci de sa mère. Magalie s’amuse de le voir fixer ses pieds sans savoir quoi faire d’autre de ses doigts que les triturer.

— Assieds-toi, tu paieras pas plus cher !

Silas s’exécute sans se détendre pour autant.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Je veux bien.

— Soda ? Jus de fruit ?

— Je veux bien un Coca, si vous avez.

— J’achète pas cette merde. Mais j’ai du Breizh Cola, si tu veux.

Silas sourit.

— C’est ce qu’on boit à la maison.

— Parfait ! Je savais que ta mère était une femme de goût !

— Vous dites ça à cause du beauf qui lui court après ?

Magalie hausse un sourcil.

— C’est vrai qu’il est canon. Mais je parlais pas de lui, je parlais de moi. Ce soir, ta mère et moi, on se fait une soirée entre filles.

Magalie ne sait comment interpréter le silence de Silas. Pour couper court à la gêne qui s’installe, elle lui tend un verre de soda.

— Merci.

Il le sirote tandis que Magalie retourne s’affairer à la confection du repas dont il a d’emblée été exclu. Les minutes semblent longues jusqu’au retour de Kelly et Magalie n’a pas envie de faire la causette à l’amour de vacances de sa fille. De son côté, Silas se contente de jouer avec la condensation sur son verre entre deux gorgées.

Magalie sursaute quand la porte du bungalow s’ouvre sur une Kelly crispée. Inquiète, elle lâche légumes et ustensiles et se précipite vers sa fille.

— Ma chérie ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Kelly ? Ça va ? interroge Silas, à moitié levé de sa chaise.

Kelly regarde Magalie, qui peut lire la détresse dans les yeux de sa fille.

— Mais dis-moi ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

Kelly se résout à lâcher un morceau trop gros pour être caché plus longtemps.

— Sandra est enceinte.

Magalie se laisse tomber sur la chaise la plus proche tout en essuyant machinalement ses mains dans un chiffon auquel elle s’agrippe désespérément.

— Ça va aller, maman ?

Sous le choc, Magalie ne répond pas. Les yeux dans le vague, elle essaie d’encaisser cette nouvelle pour laquelle elle ne peut ni ne veut se réjouir.

Kelly se tourne vers Silas, qui semble complètement largué.

— Sandra, c’est la petite amie de mon père.

La moue de Silas indique sa soudaine compréhension de la situation. Il prend les mains de Kelly dans les siennes et bredouille :

— Je ferais sans doute mieux de vous laisser. Tu n’auras qu’à m’appeler plus tard.

Alors qu’il fait un pas vers la sortie, Kelly le retient d’une pression de la main.

— Non, Silas, tu peux rester.

Cette fois, l’invitation de Magalie est sèche.

— Je pense pas que…

— On va pas faire la soirée sur le futur mouflet de mon ex-mari. Il a gâché ma vie, il manquerait plus qu’il gâche en plus nos vacances.

Magalie observa Kelly qui, pour une fois, ne sait ni quoi dire ni comment réagir.

— Tu voulais montrer ta chambre à Silas, non ? Allez-y, pendant que je finis de préparer le dîner. Mais ne faites pas de bêtises, hein ! Je vous ai à l’oreille !

La main de Silas dans la sienne, Kelly traîne des pieds jusqu’à sa chambre, consciente que sa mère préfère être seule pour le moment.

— Ça va, Kelly ?

— Oui, oui, ça va, t’inquiète.

Kelly referme doucement la porte de sa minuscule chambre et profite de cette proximité forcée pour se blottir contre Silas.

— T’avais l’air bouleversée.

— Ouais, je savais que ma mère allait avoir du mal à encaisser. C’est pour elle que je m’inquiète.

— Elle est clairement sous le choc.

— C’est normal. Tu sais, elle joue les dures, mais elle aime toujours mon père. Je sais qu’elle espérait qu’il finisse par revenir. L’annonce de cette grossesse vient de balayer ses derniers espoirs.

— Tu crois que c’est pour le piéger qu’elle s’est fait mettre enceinte ?

Kelly s’écarte de Silas, indignée.

— N’importe quoi. Faut arrêter de croire que les filles se font engrosser pour garder la mainmise sur des connards. Mon père, jamais il se remettra avec ma mère. Il l’a bel et bien larguée pour une jeunette et lui a fait un môme parce qu’il veut pas se voir vieillir.

— Je sais pas quoi dire…

— Bah dis rien. On t’a rien demandé, de toute façon.

— OK. Bah dans ce cas…

— Dans ce cas, quoi ? Tu vas partir chaque fois que je vais dire un truc qui te plaît pas ? Bah vas-y, je te retiens pas.

— Dans ce cas, je vais juste t’écouter et fermer ma gueule. Si tu ressens le besoin ou l’envie de me parler, je suis là.

Silas s’assoit sur le bord du lit.

— Si tu préfères que je vous laisse, dis-le-moi.

Kelly s’installe en tailleur près de lui et prend sa main.

— Excuse-moi, Silas. Je devrais pas passer mes nerfs sur toi. En plus, on se connaît à peine.

— Et alors ? J’peux quand même être là pour toi.

— T’as ptet mieux à faire de tes vacances que de gérer les états d’âme d’une meuf que tu connais à peine.

Le regard qu’elle pose sur Silas se fait taquin.

— Surtout qu’il y en a plus d’une qui te reluquent.

— Ah ! Toi aussi, tu les as remarquées ?

— Elles sont pas discrètes. En plus d’avoir l’air niaises.

— C’est clair. Je préfère mille fois me faire maltraiter par toi. T’es désagréable, mais pleine de piment.

Kelly bondit sur Silas et fait mine de le frapper en riant.

— Tu vas voir ! Je vais t’en donner, du piment !

Le couple d’ados roule sur le lit dans un éclat de rire avant de retrouver un brusque sérieux teinté de désir.

Depuis quelques minutes, Magalie écoute le silence qui émane de la chambre de Kelly, parfaitement consciente de ce qu’il implique. Avec une parfaite confiance dans le jugement de sa fille, elle poursuit les préparatifs du repas sommaire qu’elle a un mal de chienne à terminer. Plus que la vertu de sa fille, c’est la nouvelle qu’elle vient d’apprendre qui la tourmente.

Elle chasse la larme qui menace de couler d’un geste rageur et jette un regard à la pendule, satisfaite de voir que l’heure de rejoindre Florence pour une soirée entre filles approche. Elle lance la cuisson du repas avec l’espoir un peu fou que cette soirée lui changera les idées et chassera, au moins pour quelques heures, la vision de son ex-mari en train de pouponner un bébé qui n’est pas le leur.

— Kelly ? Ça va être l’heure de passer à table ! Silas, ta mère va s’inquiéter, rentre chez toi !

Kelly s’arrache sans conviction des bras et des lèvres de Silas, dont la moue trahit la contrariété.

— Elle a raison, tu devrais y aller.

— J’m’en fous. De toute façon, ce soir, ma mère passe la soirée avec la tienne et à mon avis, elle aura autre chose en tête que son relou de fils.

— Cool, on se retrouve donc après dîner ! Dépêche-toi de te tirer. Plus vite tu pars, plus vite je reviens.

La malice qui anime l’œil de Kelly propulse Silas dans les bras de sa belle pour une dernière étreinte.

— OK, cette fois, tu as gagné, mais tu perds rien pour attendre, ma jolie.

— Ma jolie ? T’as pas trouvé plus ringard ? On dirait un de ces vieux qui m’accostent dans le métro.

— T’es une putain de Parisienne ? Ça explique beaucoup de choses !

Silas s’enfuit en riant sous les coups d’oreiller que lui assène Kelly, qui le poursuit dans de grands éclats de rire.

— Toi non plus, tu perds rien pour attendre, mais je me vengerai, beau gosse, je me vengerai !

Silas quitte le bungalow à toutes jambes en gratifiant Magalie d’un bref salut.

Épisode 5. Noyer la déception dans une piña colada

Florence dresse la table du dîner sur la terrasse quand Silas daigne enfin montrer le bout de son nez et les discrètes taches de rousseur qui le parsèment.

— Alors, prête pour pécho au bar, ce soir ?

— Salut, Silas ! Merci, j’ai passé une très chouette après-midi, même si je me suis sentie un peu seule. Et toi ? Comment était ta journée ? Pas très bonne, j’imagine, étant donné ton humeur de chien.

— Excuse-moi, mais quand ma mère se prend pour une ado et prévoit d’aller picoler et draguer toute la soirée, ça me met moyen de bonne humeur.

Florence fronce un sourcil.

— C’est pas ce que j’ai prévu, mais tu connais sans doute mieux que moi mes intentions et tu vas te faire une joie de me les expliquer ? Je croyais t’avoir élevé mieux que ça, Silas !

— C’est ptet ce que t’aurais fait si t’étais pas si occupée à choyer Thom.

Florence se raidit, mais choisit d’encaisser cette accusation qu’une part d’elle ne peut s’empêcher de juger fondée.

— Tu es privé de sortie. Ce soir, tu gardes Thom.

Silas ne bronche pas. Soulagée qu’il accepte la sentence, Florence prétexte avoir quelque chose à terminer pour fuir cette pression que Silas met sans arrêt sur elle.

Le dîner se déroule dans une ambiance délétère où l’incompréhension de Thom se heurte à la taciturnité de son frère et de sa mère, qui donne difficilement le change.

— Pourquoi je reste là, alors ? Je devais aller au club avec Jade et Inès.

— Silas avait envie d’une soirée entre frères.

— C’est vrai ? Trop cool !

Florence lance un regard à Silas, lui intimant silencieusement de ne pas décevoir la joie de son petit frère, dont l’étonnement a été balayé par un enthousiasme touchant. Sans doute conscient d’avoir été trop loin, Silas se plie de bonne grâce à l’ordre muet de sa mère. Après tout, ce n’est pas Thom qu’il veut blesser.

— Ouais, champion, c’est vrai ! Une soirée rien que toi et moi. Film ou jeux vidéo ? C’est toi qui choisis !

— Génial ! La classe ! Alors je voudrais… euh…

Florence interrompt Thom, qui poursuit silencieusement sa réflexion, en témoignent sa frimousse froncée et son air absorbé.

— Je vous laisse, les garçons. Magalie m’attend, je suis déjà en retard.

— Bonne soirée, maman !

— Ouais, c’est ça, à plus.

Lasse, Florence ignore Silas et dépose un baiser furtif sur le front de Thom

— Bonne soirée, mon poussin. Amusez-vous bien.

Après un bref passage par la salle de bain, Florence flâne jusqu’au bar. Au détour d’une allée, elle croise Franck, qui la gratifie de son sourire le plus ravageur tandis que ses deux fillettes la pressent de questions pour savoir où est Thom.

— Désolée, les filles. Thom et Silas se font une soirée entre mecs.

La mine déconfite des fillettes fait regretter un instant à Florence sa décision, mais Franck intervient vite pour dissiper son malaise.

— Allons, les filles. Vous savez ce que c’est de vouloir passer un moment entre sœurs. Vous devriez plutôt être contente pour Thom, qui va passer un super moment avec son adorable grand frère.

Florence sourit à l’ironie qu’elle sent quand Franck appuie légèrement le mot « adorable ».

— Vous pourrez le voir demain. Pas vrai ? interroge-t-il en se tournant vers Florence.

— Oui, bien sûr.

— Allez, les filles, on n’embête pas Florence plus longtemps.

Florence regarde le trio s’éloigner, un léger sourire sur les lèvres. Le regard plein de promesses lancé par Franck avant d’entraîner ses progénitures dans les allées du village la laisse rêveuse. Elle choisit de ne pas ressasser cette énième dispute avec Silas et de profiter de la soirée qui s’annonce, avec le secret espoir que Franck pointera le bout de son nez au bar pour saupoudrer leur soirée entre filles d’un peu de testostérone, quand bien même ça le rend stupide.

Les cris enthousiastes de Magalie sortent Florence de sa rêverie. Magalie se pend au bras de Florence et l’entraîne vers le comptoir.

— Ah ! Te voilà enfin ! Viens, tu vas voir, le serveur est trop canon !

L’enthousiasme surjoué de Magalie ne trompe pas Florence, mais elle n’a pas le temps de se soucier de son bien-être que celle-ci enchaîne.

— Comment ça va avec Silas ? J’ai cru comprendre qu’il t’en fait pas mal baver.

Florence hausse les épaules et pousse un long soupir.

— Depuis la mort de son père, il n’arrive pas à se défaire de cette colère.

— Ça se comprend, mais c’est quand même pas une raison pour la diriger contre toi.

— Contre qui d’autre ?

Magalie acquiesce en silence. Les mères acceptent ça.

— Prenons un verre, ça nous fera le plus grand bien !

— Ça ne nous fera pas de mal, en tout cas, ricane Florence en essayant de passer à autre chose, ne serait-ce que le temps de cette soirée.

Florence et Magalie commandent des cocktails et brisent la glace à mesure que les glaçons fondent dans leur verre. Grisée par l’alcool et le sourire de Franck qui flotte encore dans ses souvenirs, Florence tente d’en savoir plus sur la concurrence.

— Bon, alors ! Tu ne m’as pas vraiment raconté ce qu’il s’est passé, hier, entre Franck et toi. Comme ça, monsieur a voulu t’embrasser ?

— Il a même essayé, figure-toi !

— Ah bon ? Mais tu ne m’as pas dit ça, ce matin.

— Oui, je… j’avais peur que tu le prennes mal, je me disais qu’il te plaisait et je voulais pas te blesser. Je t’apprécie beaucoup et j’aimerais qu’on devienne amies.

— Moi aussi, je t’apprécie beaucoup, Magalie ! Tu es une véritable bouffée d’air frais, tu sais ?

Une expression que Forence a du mal à déchiffrer passe furtivement sur le visage de Magalie quand celle-ci poursuit en balbutiant.

— Merci, ce… c’est gentil. Je… Et du coup, tu… ?

— Ça ne me gêne pas que tu sortes avec Franck, si c’est la question que tu te poses ! C’est vrai qu’il est séduisant et j’avais eu l’impression que… enfin, il ne s’est rien passé et on n’a pas quinze ans pour se fâcher pour un flirt de vacances, pas vrai ?

Magalie pousse un long soupir.

— Oh, ma vieille, tu sais pas comme je suis soulagée d’entendre ça ! Hier, quand Franck a essayé de m’embrasser, je me suis sentie mal par rapport à toi et j’ai repoussé ses avances, mais je t’avoue que j’en mourais d’envie !

Florence avale son cocktail cul sec et fait signe au serveur de leur remettre ça.

— Faut pas te priver pour moi, tu es libre, il est libre…

— Vraiment ? T’es sûre que ça t’embête pas ? Il a quand même l’air de te plaire et…

— Non, non, non, ne t’en fais pas ! C’est toi qui m’as dit qu’on devait profiter de ces vacances avant de retourner à notre morne et solitaire quotidien, pas vrai ?

— C’est vrai, j’ai dit ça. Tu sais, ça me ferait sacrément du bien qu’un homme me prenne dans ses bras…

Magalie baisse le nez dans son verre avant de poursuivre d’une voix mélancolique :

— Je fanfaronne et je fais celle qui s’en fiche, mais depuis que Paul m’a quittée, je me sens si seule.

Florence pose une main compatissante sur l’épaule de Magalie.

— Je comprends.

— Je ne devrais pas me plaindre auprès de toi, mais…

— Et pourquoi tu ne pourrais pas te confier à moi ? D’une certaine façon, tu as aussi perdu ton mari et ta douleur n’est pas moins légitime que la mienn…

Le serveur interrompt Florence en déposant deux verres devant elle.

— De la part de ces messieurs, là-bas.

Du menton, il indique deux hommes à quelques tables de là, qui lèvent leur verre à l’attention de Florence et Magalie. Magalie se redresse et leur fait signe de se joindre à elles, malgré les protestations discrètes de Florence. Les deux hommes ne se font pas prier et Magalie se fait une joie de les accueillir chaleureusement.

— Merci pour les verres, messieurs.

— Mais de rien, mesdames. Avec mon ami, on vous a remarquées, toutes les deux, et…

— Il faut dire que vous êtes les plus jolies femmes du bar.

Si la flatterie n’émeut pas Florence, elle semble mettre Magalie dans tous ses états.

— Vous n’êtes pas mal non plus, messieurs, lance-t-elle d’une voix aguicheuse.

— Ça vous dérange qu’on soit là ? Vous n’aviez peut-être pas envie qu’on se joigne à vous ?

Florence sursaute quand elle comprend que l’homme s’adresse à elle.

— Oh non, c’est pas ça, je…

Le regard de Florence se pose sur Magalie, qui lui sourit. Elle est traversée par l’image de Franck essayant de l’embrasser, retenu uniquement par la présence de ses filles. L’alcool s’en mêle et lui donne de drôles d’idées. Elle se redresse et offre à l’homme son plus beau sourire.

— Veuillez m’excuser, je suis malpolie. Je m’appelle Florence !

Elle tend sa main à l’homme qui a planté ses yeux dans les siens. Il s’en empare, un léger sourire au coin des lèvres.

— Enzo. Enchanté, belle Florence.

Enzo n’a toujours pas lâché la main de Florence quand il présente son acolyte.

— Lui, c’est Éric.

Florence se laisse aller aux torpeurs de l’alcool et salue Éric sans même lui accorder un regard, qu’elle réserve à celui, pénétrant, d’Enzo. Perdue dans les yeux noirs de ce brun ténébreux, elle se plie tout juste aux bases de la politesse.

— Enchantée, Éric.

— De même, Florence. Laissez-moi vous dire que je vous trouve absolument exquise.

— Moi, c’est Magalie. Même si personne demande.

Florence se tourne vers Magalie et l’interroge du regard. Celle-ci semble à la fois furibarde et infiniment triste. Florence essaie de donner le change et de remonter le moral de Magalie, qui commence à montrer des signes évidents d’ébriété.

— Laisse-leur le temps, Magalie. Ces messieurs viennent à peine de nous rejoindre.

Florence lit l’ordre muet que le dénommé Enzo adresse à Éric d’un simple regard. Ce dernier se plie à l’injonction et reporte son attention sur Magalie, qui n’est de toute évidence pas dupe.

— Vous ne pouvez pas avoir tous les deux la jolie fille. Mon cher Éric, il va falloir se coltiner la copine grosse, désolée !

Florence laisse échapper un petit cri consterné de désapprobation, mais Enzo la devance. Il s’incline devant Magalie, saisit délicatement sa main avant d’y déposer un baiser délicat.

— Douce Magalie, sachez qu’avant de vous rejoindre, nous nous extasiions tous les deux sur chacune de vous et quand vous nous avez invités, Éric me disait combien vos formes voluptueuses le charmaient et m’a sommé de ne pas tenter de vous séduire.

Magalie rougit, avant de reprendre confiance et de se pavaner au son des flatteries d’Enzo, qui lance à Florence un regard de connivence avant de poursuivre.

— Heureusement pour moi, et pour Éric, votre amie est tout aussi charmante que vous. Alors, ne m’obligez pas à la délaisser pour vous prouver combien je vous trouve séduisante et soyez assez aimable pour faire la charité d’un peu de votre attention à mon ami.

Toute requinquée d’orgueil, Magalie se tourne vers Éric, qui adopte immédiatement une posture d’amoureux transi.

— Voyez comme il vous dévore des yeux. Croyez-vous qu’il a oublié de vous demander votre prénom ? Ou qu’il a simplement perdu ses moyens ?

Magalie glousse. Elle avale une nouvelle rasade d’alcool, ce qui finit de lui rendre toute sa bonne humeur.

— Eh bien… peut-être que moi aussi, l’espace d’un instant, j’ai perdu les miens. Laissez-moi vous offrir une tournée pour me faire pardonner ce sursaut de mauvaise humeur !

Éric fait mine de s’offusquer tout en faisant signe au serveur.

— Il en est absolument hors de question ! C’est à moi de vous offrir un autre verre pour me faire pardonner d’avoir tardé à vous montrer l’intérêt que vous méritez.

Florence n’est pas dupe de ces beaux parleurs qui cachent le vide de leur esprit derrière quelques belles phrases et beaucoup d’alcool. Mais ce sont les vacances et elle décide de faire taire pour ce soir ses réticences et de s’accorder un peu de bon temps. Et puisque Franck ne semble pas prêt à le lui procurer, autant se contenter de cet Enzo, dont la ténébreuse beauté fait presque oublier l’insistance malaisante de ses mains baladeuses.

— Et vous, belle Florence ? Allez-vous me laisser vous offrir un verre ?

Florence laisse échapper un petit rire amusé. Finalement, ce plan drague pas très subtil n’est pas déplaisant. En voyant Magalie flirter de plus en plus éhontément avec un Éric effectivement admiratif de ses charmes voluptueux, Florence se laisse envahir par cette sensation d’avoir à nouveau dix-sept ans et s’abandonne volontiers à l’ivresse de l’alcool et de la séduction.

Elle laisse Enzo lui murmurer des banalités au creux de l’oreille, autorise une main abandonnée sur son genou et rit exagérément à des propos qu’elle écoute à peine, absorbée par la véritable conversation qui se tient entre leurs deux corps, tandis que leurs bouches tentent de jouer pour quelques minutes encore la mascarade d’une amicale conversation.

Elle prête une oreille distraite à ce que se disent Éric et Magalie. Entre deux œillades lascives, Magalie essaie vainement d’attirer l’attention de son partenaire désigné, qui n’a visiblement pas tout à fait renoncé à sa première idée.

— Alors, Florence ? C’est la première fois que vous venez ici ?

Florence saisit cette opportunité de reprendre son souffle et ses esprits en faisant un brin de conversation sans arrière-pensée.

— Oui, c’est la première fois. Je me suis dit que ça pourrait être reposant de venir dans un endroit où je n’aurais à m’occuper de rien à part moi.

— Lui aussi, il s’occuperait bien de toi, apparemment, lance Magalie.

Florence rit à ce qu’elle croit être une blague avant d’être détrompée par le regard insistant d’Éric et l’intervention agacée d’Enzo.

Magalie s’excuse pour se rendre aux toilettes, où elle file sans demander son reste, laissant Florence en proie à deux prédateurs affamés.

Assise sur la cuvette des toilettes, Magalie essaie de se concentrer sur sa respiration. Elle inspire lentement et bloque sa respiration quelques secondes avant d’expirer en comptant jusqu’à huit. Mais l’ivresse et l’angoisse persistent et brouillent ses yeux et ses sens. Elle se résout à quitter l’inconfort de son refuge et se plante devant le miroir. Elle arrose son visage avec l’espoir vain que l’eau fraîche chassera l’image de son mari en même temps que les stigmates de ses larmes. Elle prend une profonde inspiration, prononce un discours d’autopersuasion auquel elle ne croit pas, mais suffisant pour lui permettre de reprendre le dessus sur son chagrin. Elle sort une trousse de son sac à main et refait en quelques instants le masque d’assurance joviale derrière lequel elle dissimule son désespoir.

Quand elle sort des toilettes, pas une once de sa profonde détresse ne transparaît. Prête à donner le change, elle s’élance vers la table où l’attendent Florence et les garçons quand elle heurte un vacancier.

— Oh ! Pardon ! Excusez-moi, je… Franck ?

— Ah ! Magalie ! Justement, je vous cherchais, Florence et toi.

L’esprit alcoolisé de Magalie oscille un instant entre continuer de noyer son chagrin dans les mauvais choix et trouver du réconfort dans la joie des autres. Les deux possibilités convergeant vers la même conclusion, c’est tout naturellement qu’elle propose à Franck.

— On est juste là ! Viens t’asseoir avec nous !

Inquiète, Florence cherche Magalie du regard. Elle est soulagée de l’apercevoir enfin, mais le soulagement fait vite place à de la joie teintée de jalousie quand elle reconnaît Franck à sa droite. La panique s’empare d’elle quand elle le voit se retourner, le visage illuminé par un sourire qui disparaît sitôt que ses yeux se braquent sur sa main prisonnière de celle d’Enzo. Le sourcil froncé, il adresse ce qu’elle devine être un bref salut avant de tourner les talons. Le temps que Florence réfléchisse à la meilleure façon de réagir, il a déjà disparu de son champ de vision. Quand Magalie rejoint la table et s’étonne de la réaction de Franck, Florence hésite à s’élancer derrière lui pour lui expliquer, mais renonce immédiatement à cette idée. Lui expliquer quoi ? Que l’ivresse du moment et des quelques verres sirotés l’ont conduite à un moment d’abandon ? Que la sensation de liberté retrouvée l’a grisée au point de se comporter comme une ado écervelée ? Que doit-elle à cet homme qu’elle ne connaît pas et qui, la veille, tentait d’embrasser Magalie tandis qu’elle se morfondait sur le souvenir de son mari perdu ?

La main d’Enzo pressant la sienne parvient à capter son attention. Florence secoue la tête, autant pour se remettre les idées en place que pour chasser l’image tenace de Franck, et plaque sur sa bouche son plus beau sourire.

— Pardon, Enzo, j’étais distraite, vous disiez ?

— Je demandais si vous connaissiez ce gars. Il avait l’air de vous chercher.

— Qui ça, je… Ah ! Ce gars ? Son appartement est à deux pas du mien. Nos enfants jouent parfois ensemble. Mais vous devriez plutôt demander à Magalie.

Le regard que cette dernière lui lance fait immédiatement regretter à Florence cette bassesse, mais Enzo, ignorant la remarque, ne lui laisse pas le loisir de rectifier. Il accapare son attention, la couvre de la sienne. Enzo cajole Florence. Alors Florence enjôle Enzo. Elle laisse sa main dans la sienne, sourit, joue l’alternance de regards timides et aguicheurs, la proximité.

Absorbée par son flirt éhonté, elle oublie même la présence de Magalie et la détresse qu’elle a perçue dans son regard dès le début de la soirée.

Les verres s’enchaînent et Magalie devient de plus en plus taciturne, tandis qu’Enzo devient de plus en plus entreprenant, laissant sa main vagabonder dans le dos de Florence, sur son genou, allant parfois jusqu’à effleurer sa cuisse.

Si le jeu du flirt innocent la charmait, à présent, Florence ne sait ce qui la met le plus mal à l’aise entre les mains baladeuses de ce type qu’elle connaît à peine, la balourdise insistante d’Éric et la tristesse qui voile les yeux de Magalie fixement concentrée sur le contenu d’un verre qu’elle n’a pas daigné toucher depuis dix bonnes minutes.

Chaque fois qu’elle essaie de la questionner sur ce qui la tourmente, celle-ci élude dans un sursaut de bonne humeur aussi feinte qu’exagérée et Enzo s’empresse d’accaparer de nouveau l’attention de Florence, la contraignant à se détourner de Magalie pour se défendre de ses mains inquisitrices.

Mortifiée par les tentatives de caresses et de baisers de cet inconnu qu’elle ne cesse de repousser, elle s’en veut à présent de s’être montrée aguicheuse par caprice et par rancune.

Elle essaie une énième fois de rétablir le contact avec Magalie, oubliant de repousser les avances physiques d’Enzo. Ce dernier semble prendre sa molle défense pour un jeu de séduction ayant vocation à l’exciter, ce qui le rend encore plus entreprenant.

Désemparée par cette insistance et par l’attitude de Magalie, Florence essaie de chercher son appui, mais cette dernière ne lui prête que peu d’attention. Pas plus qu’elle n’en prête au prétendant qui lui a été attitré et qui n’avait de toute façon aucune intention de la séduire.

Alors que Florence cherche désespérément une échappatoire à cette situation de plus en plus inconfortable, Magalie se lève sans crier gare.

— Je suis fatiguée, je vais me coucher.

Éric essaie de la retenir, préférant sans doute finir la soirée avec Magalie par défaut que sur la béquille. Cette dernière n’est pas dupe et, malgré ses efforts, elle peine à garder son calme face à cette hypocrisie.

— Je dois vraiment y aller.

Elle affiche un sourire crispé par une tristesse que Florence ne s’explique pas.

— Bonne fin de soirée.

Alors que Magalie commence à s’éloigner, Florence se lève subitement.

— Elle n’a pas l’air bien, je vais la raccompagner.

Enzo s’empare de son poignet pour la retenir. Derrière sa voix cajolante, son étreinte est ferme.

— Allons, elle risque rien. Reste encore un peu.

Florence se défait de la main d’Enzo d’un mouvement sec.

— Je préfère y aller. On se verra peut-être demain.

Sans laisser à l’un ni à l’autre le temps de la ralentir plus longtemps, elle attrape son sac et s’élance à la poursuite de Magalie, qu’elle rejoint quelques mètres plus loin.

— Magalie, attends-moi !

Mais Magalie ne ralentit même pas le pas. C’est tout juste si elle tourne son visage vers Florence quand elle lui répond :

— Tu devrais retourner au bar. Ils t’attendent et moi, j’ai vraiment envie d’être seule.

— Je me fiche de ces deux gros lourds, Magalie. On s’est laissé emporter par l’idée d’une soirée délurée, mais je vois bien que quelque chose ne va pas. Je sais qu’on se connaît à peine, mais tu peux me parler, tu sais.

— J’ai rien à te dire, Florence. Le prends pas mal, mais vraiment, là, j’ai besoin d’être seule.

Le ton de Magalie ne laisse aucune faille dans laquelle Florence pourrait se glisser. Aussi cède-t-elle à contrecœur.

— Désolée de m’être montrée insistante. Voilà que je me comporte comme Enzo.

— C’est rien. On a un peu bu, mais on y verra plus clair demain.

— On se voit au buffet pour le petit-déj ?

— Bonne nuit, Florence.

Sans attendre de réponse, Magalie tourne les talons et disparaît dans la nuit qui enveloppe les bungalows du village vacances.

Épisode 6. Rencontre au Spa

Florence profite d’un petit déjeuner ensoleillé sur sa terrasse en compagnie de Thom quand Silas pointe le bout de sa mine renfrognée.

— Salut, grogne-t-il en déposant sur la table un bol fumant.

— Bonjour, mon grand. Bien dormi ?

— Salut, Silas !

— Salut, moustique.

Forence a du mal à décrypter l’expression de son visage quand il s’adresse à elle.

— Pas trop mal. Et toi ? T’es rentrée tôt.

— Tu t’intéresses à ma soirée ou tu cherches juste un prétexte pour une dispute ?

Silas relève le nez de son bol pour lancer un regard teinté de provocation à sa mère.

— Un peu les deux ?

— Je suggère de passer directement à la suite. Tu as prévu quoi, ce matin ?

— On n’a pas une sortie bidon en famille ? Bah si on a quartier libre, je vais rejoindre Kelly et les autres à la piscine. Et toi ? Tu vas faire quoi de ta matinée de liberté ?

— De solitude, tu veux dire ?

— Je peux rester avec toi, si tu veux, m’man.

— C’est gentil, mon poussin, mais il y a l’atelier peinture et je sais que tu voulais absolument y participer.

Thom baisse la tête.

— C’est vrai.

— Ne t’en fais pas, je vais me débrouiller.

— Et si t’essayais de transformer cette solitude en liberté ? Pour changer ?

Florence se sent piquée. Elle fixe Silas d’un air perplexe.

— Pour que tu puisses encore me le reprocher ?

Elle ne laisse pas à son aîné le temps de protester.

— Écoute, Silas, j’ai pas envie qu’on recommence à se disputer et comme, quoi que je fasse, tu n’es jamais satisfait, je te propose, pour ce matin, de garder ton avis pour toi. De mon côté, je vais suivre ton conseil et aller me libérer de mes tensions au spa.

Elle se lève pour débarrasser son bol.

— On se retrouve pour le déjeuner. Midi, ici, ça te va ?

Sans doute décontenancé par la petite tirade de Florence et son ton agacé mais ferme, Silas se montre peu loquace.

— OK.

— Parfait. Tu as fini, Thom ? Je te dépose au club.

— J’arrive, m’man.

Après avoir accompagné Thom au club enfant, Florence se dirige vers le spa d’un pas lent. Tout en espérant qu’il n’y aura pas trop de monde, elle ressasse sa dispute avortée avec Silas. Son impuissance face à la colère de son fils aîné lui tire des larmes de colère et de frustration qu’elle peine à retenir.

Devant le centre de soin, elle est soulagée de constater qu’il y a moins d’affluence qu’à la piscine. Elle pose un regard distrait sur la jeune femme derrière le comptoir de l’accueil, se fait une remarque positive sur la décoration chaleureuse de l’endroit et la vigueur des plantes vertes qui ornent l’espace.

Son cœur bondit dans sa poitrine quand elle réalise qu’elle a complètement oublié d’arroser les siennes avant de partir. Une semaine sans eau, dans quel état va-t-elle retrouver son ficus déjà moribond et son yucca chétif ?

Tant pis, il est trop tard, elle verra bien en rentrant. Décidée à ne pas se gâcher les vacances, elle chasse la culpabilité d’avoir sans doute tué ses plantes par omission et salue distraitement l’employée de l’accueil avant de s’attarder sur la liste des soins proposés. Elle hésite, tergiverse. De quoi a-t-elle besoin ?

— Qu’est-ce qui vous fait envie ?

Voilà la bonne question, celle qu’elle ne pense jamais à se poser. Florence est prise au dépourvu. La jeune femme lui sourit d’un air compatissant.

— Soin du visage ? Manucure ? Massage ?

— Je ne sais pas, je… tout à l’air très bien.

— Si vous permettez, je vous recommanderais un soin du visage, pour détendre vos traits tirés et illuminer votre teint, suivi d’un massage relaxant pour relâcher vos muscles et évacuer le stress. Et, pour finir en beauté, une petite séance dans le jacuzzi pour compléter la relaxation du corps et de l’esprit.

— Tout cela est très tentant.

Peu habituée à consacrer autant de temps à son bien-être, Florence hésite. La vision de ses plantes fanées aux feuilles marronnasses et cassantes suffit à la décider. Qu’au moins, elles ne soient pas mortes en vain !

— Allez, je vous fais confiance ! Va pour votre programme.

— Parfait. Après ça, vous flotterez sur des petits nuages roses toute la journée, croyez-moi !

— C’est exactement ce dont j’ai besoin.

Elle croit bon d’ajouter, avec une pointe d’amertume :

— À tel point que ça se voit.

— Ne vous en faites pas. En arrivant, tout le monde a les traits tirés.

— Voilà qui me rassure… ironise Florence.

Le temps de cette petite jacasserie, elles ont rejoint le salon de massage. La jeune femme installe Florence sur une table, la prie de patienter quelques minutes pour l’arrivée de l’esthéticienne et s’éclipse. Florence ferme les yeux. Elle se laisse envelopper par les odeurs florales qui flottent dans la pièce. Le parfum, à la fois doux et entêtant, l’apaise.

Elle sursaute à l’enjoué salut qui la surprend en pleine rêverie champêtre. Elle répond un bonjour timide, soudainement gênée d’être là. N’a-t-elle pas mieux à faire que se faire tartiner la face de crèmes, huiles et autres onguents alors que sa relation avec Silas se dégrade un peu plus chaque jour ?

Tandis que l’esthéticienne s’enduit les mains d’une crème parfumée et s’approche de Florence, celle-ci décide de se laisser aller. Au point où en sont les choses, ce n’est pas une heure consacrée à son bien-être personnel qui changera quoi que ce soit. Aussi ferme-t-elle les yeux pour s’abandonner aux bons soins des mains expertes qui glissent sur son visage.

Florence est surprise du bien-être immédiat, physique et moral, qu’elle éprouve. Elle sent son corps se décontracter sous l’effet du massage facial, et son esprit s’évader, emporté par les volutes fleuries qui titillent ses narines. Elle profite pleinement de ces sensations inédites ou, du moins, oubliées. Bien trop absorbée à ressentir la moindre onde de détente, elle répond distraitement à l’esthéticienne et laisse mourir une conversation qui ne l’intéresse pas. En bonne professionnelle à l’écoute des besoins de ses clients, la jeune femme se tait, laissant Florence s’abandonner à son plaisir.

Quand retentit la fin de ce soin, Florence perçoit un bout du nuage dont parlait l’hôtesse d’accueil à son arrivée. Elle remercie chaleureusement l’esthéticienne avant d’aller s’étendre sur une autre table, pressée, cette fois, d’en découdre avec le massage relaxant qu’on lui a promis.

Après un bref échange de politesse avec la masseuse, Florence sent l’huile de massage couler sur son dos et elle se demande comment elle pourrait être encore plus relaxée. Pourtant, dès que les mains se posent sur sa peau et commencent à pétrir ses muscles, elle réalise combien elle sous-estimait les tensions corporelles liées à son stress, ce que confirme le commentaire de la masseuse sur ses muscles particulièrement tendus.

À mesure que les mains huilées courent sur son dos, elle est surprise de l’énorme marge de progression de sa détente, elle qui se croyait il y a dix minutes au summum du délassement.

Après ce qu’elle considère comme les trente meilleures et trop courtes minutes de toute sa vie, Florence sautille de nuage en nuage pour se rendre au jacuzzi. Jamais elle ne s’est sentie aussi légère. En témoigne le sourire lumineux qui éclaire son visage radieux.

Son sourire se fige en une grimace gênée quand elle découvre Franck dans le jacuzzi. La soirée de la veille lui revient en pleine face. Les révélations de Magalie, la cour audacieuse d’Enzo, l’alcool, l’air décontenancé – et déçu – de Franck…

— Bonjour, Franck.

— Bonjour.

Le ton est sec.

— Ça t’ennuie si… ?

— Pourquoi ça m’ennuierait ? Installe-toi, je t’en prie.

— Merci.

Florence cherche un moyen d’échapper à cette situation désagréable, mais la proximité de Franck dans cette eau chaude et bouillonnante a quelque chose de troublant qui la cloue sur place.

— Les filles sont au… ?

— Vous avez passé une bonne s… Oh ! Pardon. Toi d’abord.

— Non, vas-y, je…

— Oui, les filles sont au club enfants.

— Thom va être content. Il les adore.

— C’est réciproque. Toi, c’est le type d’hier soir, qui semblait t’adorer.

BIM.

— Adorer, peut-être pas. On avait un peu trop bu, je crois.

— J’ai vu ça. Un peu plus et il allait se désaltérer directement dans ta bouche.

« De quoi tu te mêles ? »

 C’est ce qu’elle aurait dû répondre.

— Tu devrais être content, ce n’était pas dans celle de Magalie.

— Pourquoi tu me parles de Magalie ?

— Après votre soirée en tête à tête, tu as dû être déçu de la voir flirter avec un autre homme. 

— Ce n’est pas Magalie qui me plaît.

Le regard que Franck pose sur elle confirme ce qu’elle redoutait et espérait. Ce regard la brûle. Florence ne s’explique pas comment cet homme qu’elle connaît à peine peut lui faire autant d’effet. Elle enfonce le bas de son visage dans l’eau bouillonnante pour tenter de dissimuler son trouble et se laisser le temps de trouver comment répliquer.

— Quand tu es partie, l’autre soir, elle est devenue très entreprenante. Elle m’a demandé de la raccompagner.

Florence attend la suite, pendue aux lèvres de Franck, autant pour écouter les sons qui en sortent que pour en admirer les contours qu’elle rêve d’embrasser.

— J’ai senti qu’elle attendait quelque chose, mais…

— Hey ! Salut, Florence ! Quelle heureuse coïncidence !

— Enzo ?

— Le hasard fait bien les choses, j’ai pas arrêté de penser à toi !

Tout en dévorant Florence des yeux, Enzo salue froidement Franck et s’installe dans le jacuzzi, le plus près possible de Florence, qui s’écarte instinctivement.

— Tu nous présentes ?

— Euh… Oui. Franck, voici Enzo. Enzo, voici Franck.

— Enchanté.

— De même.

Le regard assassin qu’ils échangent dit tout le contraire.

— Je vais vous laisser, je dois récupérer les filles, lâche Franck.

Bouche bée, Florence le regarde se lever sans savoir comment réagir.

— Attends, tu… ?

— Vous partez déjà ? la coupe Enzo, goguenard.

— … ne restes pas un peu ?

— C’est pas grave, on va rester tous les deux. Rien que toi et moi, ma beauté.

— Les filles m’attendent. Bonne journée, rétorque Franck sur un ton qui en dit long sur sa déception et sa colère froide.

Il n’a pas encore franchi le seuil quand Enzo lance, entreprenant.

— C’est bien, il a compris qu’il dérangeait.

Il s’approche de Florence, l’enlace.

— On en était où, dis-moi ? Pourquoi tu es partie comme une furie, hier soir ? On s’entendait pourtant bien.

Florence regarde Franck s’éloigner. Quand elle prend conscience des mains d’Enzo sur elle, elle a un mouvement de recul. Elle repousse ce pot de colle, bredouille une excuse et sort en toute hâte du jacuzzi.

Elle s’enroule dans son peignoir, enfile ses sandales à la va-vite et se précipite dans les couloirs, espérant rattraper Franck. Mais celui-ci est déjà parti.

Épisode 7. Au bal

— Tu vas à la soirée dansante avec Kelly, ce soir ?

Malgré le ton léger de Florence, Silas se renfrogne.

— Ouais.

— Ça a l’air de te mettre en joie.

— Tu sais que j’aime pas danser.

— Je sais, oui. Alors que tu adorais ça, quand tu étais petit.

— Ouais, j’adorais aussi le munster. Heureusement, on change.

— Tu y reviendras, crois-moi.

— Ouais, on verra. En attendant, ça résout pas mon problème.

— Ton problème, c’est que tu crois que tu ne sais pas danser. Mais tout le monde sait. Il suffit de bouger ton corps en te laissant porter par la musique.

— Mais j’ai aucune coordination.

— Tu sais bouger les doigts d’une main sur le manche d’une guitare tout en grattant les cordes de l’autre, donc tu as de la coordination. Tu as juste peur d’être ridicule. Mais, au final, tu ne fais que te priver de bons moments. Et ça ne te rendra pas plus cool aux yeux de Kelly de rester assis à bougonner en gâchant son envie de s’amuser. Laisse-toi un peu aller, mon chéri.

— C’est ce que tu vas faire, toi ?

Florence flaire le sous-entendu et la menace d’une énième dispute. Lasse d’avance à cette idée, elle ne relève pas le sarcasme.

— M’amuser ? J’y compte bien ! Je devais rejoindre Magalie, mais…

— Essaie de ne pas trop te donner en spectacle, cette fois.

Médusée, Florence reste muette. Thom arrive à point nommé pour détourner l’attention avec son enthousiasme providentiel.

— Bah moi, j’ai le droit de me coucher tard pour assister à la veillée du club enfant.

— C’est pas du tout parce que maman veut se débarrasser de t…

— Ça suffit, Silas. Depuis qu’on est partis de la maison, tu fais tout pour gâcher notre plaisir.

— Fallait me laisser passer les vacances chez grand-mère.

— Oui, ben la prochaine fois, c’est sûrement ce que je ferai !

Florence se mord la lèvre. Trop tard. 

— Bien. Très bien. Parfait, même.

Silas quitte la table, laissant Florence désemparée.

— Pourquoi il est tout le temps fâché, maman ? C’est à cause de moi ?

Florence essaie de réconforter Thom, mais le sourire qu’elle affiche est douloureux. Elle effleure sa joue.

— Non, mon poussin. C’est à cause de papa.

— Parce qu’il est mort ?

— Oui.

— Mais pourquoi il se fâche tout le temps contre toi ?

— Parce qu’il ne sait pas comment exprimer son chagrin autrement.

Florence enlace Thom et caresse doucement ses cheveux.

— Allez, mon poussin. Dépêche-toi, c’est bientôt l’heure de la veillée.

— D’accord, maman.

Florence dépose Thom, trop heureux de retrouver ses amies, au club avant de rejoindre le bar avec la ferme intention de s’amuser, avec ou sans Magalie, et quoi qu’en pense Silas. Elle déambule dans les allées, vêtue de sa robe à fleurs rouges, espérant croiser Franck pour lui dire que, elle non plus, ce n’est pas Enzo qui lui plaît. Elle se fige en apercevant Magalie. Elle lui adresse un sourire gêné et se raidit en voyant celle-ci fondre droit sur elle.

Tête basse et mine penaude, Magalie s’immobilise à quelques pas de Florence. Après une profonde inspiration, elle se lance, sans oser regarder Florence.

— Florence, je… je suis désolée. Je ne sais pas ce qui m’a pris, hier. Ça doit être à cause de l’alcool. Je me suis comportée comme une adolescente ivre et jalouse. J’ai tellement honte, si tu savais.

Magalie s’apprête à poursuivre son effort, mais Florence, émue par la détresse évidente de sa nouvelle amie estivale, l’en empêche.

— C’est oublié. Moi non plus, je n’étais pas très fraîche et je ne me souviens plus de tout. J’ai sans doute dit et fait des choses que je regrette aussi.

Comme il est commode de se cacher derrière l’excuse d’une soirée trop arrosée et de pardonner facilement pour espérer se pardonner soi-même.

Florence pose une main délicate sur le bras de Magalie.

— Les vacances sont trop courtes pour les gâcher avec des sottises. Et je t’apprécie trop pour t’en vouloir. Allez, oublions tout ça autour d’un verre.

Florence réalise l’incongruité de sa phrase et glousse en ajoutant :

— De jus de fruits !

— Oui, de jus de fruit, bien sûr ! Mais alors arrosé de rhum ! complète Magalie en ricanant.

Les deux amies partent bras dessus bras dessous en direction du bar où les attend une soirée dansante endiablée. Elles repèrent une table vide et commandent une boisson.

Quelques instants plus tard, Magalie tend une bière à Florence et trinque avec elle.

— Alors ? Tu m’as pas raconté ? Ta soirée avec Enzo ? Il t’a raccompagnée ? Vous vous êtes embrassés ?

— Non ! 

— Ah bon ? Vous aviez pourtant l’air bien partis !

— Arrête ! Je suis morte de honte.

— Faut pas. T’as bien le droit de prendre un peu de bon temps.

— Apparemment, Silas m’a vue.

— Et alors ? Tu te dévoues corps et âme à tes gosses à l’année. Tu n’as pas à être tout le temps irréprochable. Pour la façon dont il te remercie…

— Comment tu…

— Il se confie à Kelly. Elle m’a parlé de toute sa colère et de la façon dont il la déverse sur toi sans arrêt.

Florence baisse la tête.

— Allez, c’est rien. Ça finira par s’arranger.

Magalie frotte doucement le dos de Florence.

— D’ici là, tu as le droit de vivre pour toi, et de prendre un peu de bon temps.

Florence relève le nez et lève sa bière à ça.

— Amen !

— Allez, viens ! J’adore cette chanson !

— D’accord !

Il est encore trop tôt et les vacanciers, pas encore assez éméchés pour oser se la donner sur les beats des années 80. Mais il en faut plus à Florence et Magalie pour les empêcher de garnir les rangs de la piste de danse clairsemée. Elles rejoignent les quelques courageux qui ont osé se lancer et s’agitent au rythme du flow de Corona tout en sirotant leur Despé.

Florence s’abandonne à la musique et à la bonne humeur contagieuse de Magalie. Elle lâche prise, débranche son cerveau et laisse son corps exprimer sa soif de liberté.

Les chansons défilent, la piste se peuple et Florence plane. Elle aperçoit même Silas un peu plus loin qui s’agite au rythme des tubes de l’été ringards qui se succèdent. Visiblement trop absorbé à contempler Kelly, il semble en avoir oublié sa gêne.

Soulagée de le voir libéré de ses angoisses, Florence profite à fond de la soirée, jusqu’à ce que le DJ casse l’ambiance et annonce le quart d’heure des slows. Elle échange un regard dépité avec Magalie et s’apprête à quitter la piste quand un bras l’enlace.

— Salut, beauté !

— Enzo ? 

— Je vais au bar, lance Magalie sur un ton enjoué et chantant.

— Magalie ! Attends, je…

— On se rejoint tout à l’heure.

Magalie affiche un sourire ravi et complice, mais Florence n’a pas envie de sourire. Elle se défait de l’étreinte d’Enzo.

— C’est la deuxième fois aujourd’hui que tu t’échappes, poupée.

Florence lève les yeux au ciel.

— Justement, je ne suis pas une poupée qu’on prend dans ses bras quand bon nous semble. Tu ne peux pas poser tes mains sur moi comme ça, sans prévenir ni demander.

— Tu étais moins prude hier soir. Allez, viens, je te paie un verre, ça va te détendre.

— Non, merci. Je…

Enzo s’avance et enlace la taille de Florence.

— Accorde-moi au moins cette danse.

— Non, Enzo, je…

C’est alors qu’un bras repousse celui d’Enzo, le mettant à bonne distance de Florence.

— Elle a dit non.

— De quoi tu te mêles ?

— Laisse-la tranquille.

— T’es jaloux, ma parole ?

Florence s’écarte brusquement.

— Ça suffit, les coqs. Si vous voulez vous battre, ne vous servez pas de moi comme prétexte.

Franck affiche un sourire ravageur et détourne son attention d’Enzo pour la reporter sur Florence. Il se penche dans une élégante révérence et lui tend la main.

— M’accorderais-tu cette danse ?

À l’autre bout de la piste de danse, Silas s’étonne du plaisir qu’il prend à danser. Les yeux rivés sur Kelly, il oublie sa gêne, le reste du monde et s’abandonne au rythme des musiques ringardes que sa mère aime tant.

Il enrage de penser à elle. Même quand elle n’est pas là, il faut qu’elle lui gâche la vie. Il lance un regard dans sa direction, prêt à dégainer un de ces sarcasmes dont il a le secret, mais le ravale aussitôt. Certain que la proximité de ce bellâtre collant déplaît à sa mère, il fait un pas déterminé dans sa direction pour intervenir. La main douce mais ferme de Kelly le retient.

— Laisse tomber. Elle a déjà un chevalier servant.

Il détourne son regard interrogateur de Kelly pour le rediriger vers sa mère et voir Franck s’interposer.

— Regarde-le, ce coq de basse-cour venu défendre sa poule.

— Arrête, Silas. T’es lourd, à la fin. Ça se voit que ta mère lui plaît de ouf.

— Je sais. Pourquoi ça m’énerve autant, putain ?

Silas voit alors Franck se détourner ostensiblement d’Enzo et tendre une main interrogatrice à Florence, qui s’en empare dans un sourire et le suit sans même un regard pour l’autre gars. Il hausse les épaules et enlace Kelly, inspiré par les notes du slow langoureux qui ont remplacé celles d’un tube de New Wave suranné.

Florence place ses bras autour du cou de Franck, qui emprisonne Florence entre les siens, l’attirant à lui sans pour autant forcer le contact. C’est Florence qui franchit le dernier centimètre qui sépare leur corps.

— Désolé d’avoir joué les preux chevaliers. Je sais que tu n’es pas une demoiselle en détresse et mon intervention était sans doute aussi inappropriée que la sienne, mais…

— Merci d’être venu à mon secours. Ce type était un peu trop collant et Magalie m’a abandonnée à sa merci.

— Quelle sale lâcheuse, celle-là ! Mais je suis sûr que tu t’en serais très bien sortie sans moi.

— Oui.

Florence lui sourit, penche légèrement la tête sur le côté.

— Mais je suis contente de m’en sortir avec toi.

Franck l’observe avec plus d’intensité. Elle complète.

— Ce n’est pas lui qui me plaît.

Le sourire à la fois charmeur et franc qu’il affiche fait fondre Florence, qui se sent rosir comme une adolescente.

— Figure-toi que je le savais.

— On n’aurait pas dit, ce matin, dans le jacuzzi.

— Je voulais avoir l’air vulnérable.

— Tu étais jaloux.

— Bon, OK, c’est vrai.

— Tu as avoué plutôt vite.

— Oui, mais parce que je savais que je te plaisais et c’était du gâchis de te voir dans les bras d’un autre type en sachant ça.

— D’ailleurs, tu m’as pas rendu service, en t’enfuyant. Il est devenu encore plus collant dès que tu es parti. C’est bien la peine de critiquer Magalie, tiens.

Franck se penche à l’oreille de Florence.

— Ça t’apprendra à flirter avec lui au lieu de flirter avec moi.

Florence réprime un frisson. Elle profite de cette proximité pour flairer l’odeur de Franck. Pas d’after shave, juste le parfum du savon et d’une légère transpiration. Elle ferme les yeux et s’abandonne, une seconde, au désir. Elle laisse ses lèvres effleurer le cou de Franck tandis qu’elle le devine en train de respirer ses cheveux. Leurs bassins se pressent doucement l’un contre l’autre et Florence sent son rythme cardiaque accélérer. Sa température corporelle monter. Elle inspire une grosse bouffée d’air, cherche une façon de briser non pas la glace, mais le feu qui brûle entre eux. C’est Franck qui vient à son secours.

— Tu as chaud, on dirait. Je t’offre quelque chose à boire ?

Florence pouffe.

— Dès que les slows seront terminés.

— Madame est gourmande.

— On peut arrêter de danser, si tu préfères.

— Et m’éloigner de l’odeur enivrante de tes cheveux ? Plutôt mourir.

Florence s’immobilise. Elle se crispe dans les bras de Franck.

— Putain, je… ! Je suis désolé. C’était vraiment maladroit de ma part. Je suis trop con, putain. Excuse-moi.

— C’est rien, ne t’en fais pas.

Trop tard. Le mal est fait et le corps de Florence se détache de celui de Franck.

— Je devrais rejoindre Magalie. Elle est seule au bar, elle doit commencer à trouver le temps long.

— Tu préfères que je…

— On se voit demain ?

Elle lui sourit, pour tenter de le rassurer, mais son sourire est triste et peu convaincant.

— Aux olympiades ? Un peu, ouais ! Ça me fera une occasion de plus de te montrer que je suis plus viril que ton Enzo.

Il parvient à arracher un sourire sincère à Florence.

— Et tu me dois toujours un verre.

— Je te dois un peu plus que ça.

— À demain, Franck.

— Bonne nuit, Florence.

Quand Florence rejoint Magalie au bar, elle la trouve accoudée négligemment, le regard perdu au fond de son verre. Son visage est pâle, son regard est vide, habité seulement par une tristesse infinie.

— Tout va bien, Magalie ?

— Ah ! Te voilà ? Désolée, je… Non, je ne me sens pas très bien. Je crois que je vais rentrer.

Sans laisser à Florence le temps d’en demander plus, Magalie lui tourne le dos et quitte la soirée d’un pas déterminé.

Épisode 8. Les olympiades

Florence installe les bols du petit déjeuner sur la terrasse.

— Silas, tu peux amener le jus d’orange, s’il te plaît ?

— Et moi, maman ?

— Ah ! Euh… Apporte le pain et le beurre, mon poussin.

— Et la confiture ?

— Ou, bien sûr ! Mais ne te gave pas trop, hein ! Il faut être en forme si on veut gagner !

— Si on veut gagner, ouais.

— Allez, Silas. Fais pas ta mauvaise tête, ça va être sympa.

— Si tu le dis.

— Je t’ai demandé avant de nous inscrire, souviens-toi.

— Ouais, ouais.

— On peut annuler, si t’as plus envie.

— J’ai rien de mieux à faire et Kelly sera là-bas toute la journée, alors…

— Eh bien voilà deux excellentes raisons de participer ! Et toi, Thom ? Tu es content de participer aux olympiades du village ?

— Ouais ! ça va être super !

— Ah bah il y en a au moins un qui est content !

— Y aura Inès et Jade ! J’espère qu’on sera dans la même équipe !

— Ah ? Elles participent aussi ?

— Oui, leur père sera là, ironise Silas. Et la mère de Kelly aussi. J’te préviens, elle est pas jouasse, en ce moment.

— J’ai remarqué, oui. Je ne sais pas ce qu’elle a, je m’inquiète pour elle.

— En tout cas, si on se retrouve en équipe avec elle, ça va être sympa. Et pas seulement parce que je vais passer la journée avec Kelly.

— Vous sortez ensemble ?

— Ça te regarde pas !

Florence regarde sa montre. Dieu merci, le temps est de son côté.

— Mince, c’est l’heure ! Il faut qu’on se dépêche si on veut pas être en retard.

Florence, Silas et Thom arrivent juste à temps pour le début du tirage au sort. Florence scrute la foule, cherchant à apercevoir Franck. Toute à son impatience, elle espère autant qu’elle redoute de croiser le regard de Magalie, faute de savoir comment réagir face à l’humeur changeante de son amie.

Les équipes se forment et, très vite, les espoirs et les craintes de toute la famille s’envolent. Ils vont faire équipe avec une certaine Nathalie et son fils, Killian. Florence cache mieux sa déception que ses fils et accueille chaleureusement son équipière d’un jour.

— Bonjour ! Je m’appelle Florence, et voici mes fils, Silas et Thom. Ravie de faire équipe avec vous.

— Moi aussi ! Nathalie, enchantée !

Le stress se lit dans chacun de ses gestes maladroits et son enthousiasme s’étrangle dans sa gorge serrée.

— Killian, dis bonjour.

Le jeune homme qui accompagne Nathalie et répond au prénom de « Killian » affiche un mélange d’agressivité et d’indifférence qui déconcerte Florence. Elle sent Silas se crisper tandis que, dans les haut-parleurs, la voix du speaker poursuit son annonce :

— Magalie et Kelly Levasseur feront équipe avec…

Florence tend l’oreille.

— … Franck, Jade et Inès Franchet.

— Franchet ? Franck Franchet ?

— On ne se moque pas, madame.

Florence se retourne sur le visage radieux de Franck. Elle laisse échapper un petit rire nerveux.

— Bonjour, je… désolée…

La voix timide de Nathalie se fait entendre.

— Bonjour.

— Oh, désolée ! Nathalie, je te présente Franck, notre voisin de bungalow. Et Franck, voici Nathalie et Killian, nos coéquipiers pour la journée.

— Enchanté.

— Fraaaaanck ?

— Ah ! Magalie ! Tu viens ? Florence est là !

— Je ne sais pas si c’est une bonne id…

— Je t’attends, dépêche-toi.

Si c’est l’étonnement qui se lit sur le visage de Franck, c’est la peine qui transparaît sur celui de Florence de se voir ainsi ignorée.

— Mais qu’est-ce qu’il lui prend ?

— Vas-y, ne la fais pas attendre.

Florence sourit à Franck pour le rassurer. Elle le regarde partir, non sans lorgner l’arrière de son short avant de chercher à capter le regard de Magalie. L’annonce de la première épreuve la rappelle à l’ordre. Elle détache à regret ses yeux du fessier musclé de Franck et reporte son attention sur son équipière.

Les épreuves s’enchaînent et bien que Florence et Nathalie ne soient pas très sportives, les garçons sont plutôt performants et permettent à l’équipe de maintenir un score honorable. Surtout Silas, qui essaie visiblement d’impressionner Kelly par un athlétisme débridé. Florence, peu impliquée dans les épreuves, s’occupe en faisant la causette avec sa partenaire.

— C’est pénible, les garçons ne veulent jamais rien faire.

— C’est dommage, il y a une petite île tout à fait charmante et pittoresque. L’Île-d’Yeu, tu connais ? C’est à seulement quelques kilomètres. Il y a plusieurs sites très intéressants à visiter. C’est sûr, ça risque de ne pas brancher tes fils, mais c’est vraiment une balade à faire. Avec le beau gosse que tu m’as présenté tout à l’heure, ça doit être encore mieux, si tu veux mon avis.

Un hoquet trahit Florence, qui se surprend à réfléchir sérieusement à la question.

— Ma foi, c’est une idée…

Songeuse, elle cherche des yeux l’objet de ses réflexions et croise son regard. Cet échange silencieux plein de promesses est vite interrompu par une Magalie surmotivée par la compétition. Florence n’a pas le temps de décider si c’est la rivalité amoureuse ou les olympiades qui rendent Magalie aussi guerrière. Elle est interrompue par un échange musclé entre Silas et Killian. Les deux ados sont sur le point d’en venir aux mains. Florence se précipite à la suite de Nathalie pour les séparer. Elles arrivent trop tard, Silas a frappé le premier. Florence s’interpose alors que Killian se rue en direction de Silas, mais la colère de Killian est aveugle. Il attrape Florence, qui tente de faire barrage, et la jette violemment au sol. C’en est visiblement trop pour Silas, qui voit là un nouveau motif de casser la figure de Killian. Il s’élance en jurant, laissant sa mère et son popotin endolori à terre

Florence s’apprête à râler, pour de multiples raisons, quand Franck apparaît comme un charme, Magalie sur ses talons. Il s’agenouille, le visage crispé.

— Ça va ? Tu n’as rien de cassé ?

— Non, c’est bon. Occupe-toi plutôt d’eux.

Franck acquiesce et vole au secours de Nathalie, échaudée par le sort que son fils a réservé à Florence. Elle essaie vaguement de séparer les garçons tout en invectivant sa progéniture.

— T’es pas bien ? J’t’ai pas élevé comme ça, merde !

Ni la déception ni la colère de Nathalie ne font réagir Killian. Même l’intervention musclée de Franck ne suffit pas à arrêter la bagarre et quand il retient l’un des adolescents, l’autre en profite pour continuer de le frapper. Florence se relève avec l’aide bienveillante de Magalie. Bien qu’elle se réjouisse de cette réconciliation inattendue, Florence a pour l’instant d’autres chats à fouetter. Franck fait de son mieux pour éviter les coups perdus et ses filles ne comprennent pas ce qu’il se passe. Les larmes aux yeux, elles crient « papa » et Florence doit les retenir de s’élancer au secours de leur père.

Il faut l’arrivée outrée de plusieurs organisateurs des olympiades pour contenir les garçons qui, bien que ceinturés, continuent de s’agiter.

— Je ne sais pas quelle mouche vous a piqués, mais les olympiades du village sont un événement familial et festif et les énervés dans votre genre n’y ont pas leur place. Votre attitude est inacceptable.

La bagarre cesse immédiatement. Inès et Jade se jettent dans les bras de leur père.

Florence fait quelques pas vers Silas, qui se défend avec désinvolture.

— C’est pas ma faute, m’man. Il s’est moqué de Thom, j’ai vu rouge. Et quand il t’a fait tomber, je sais pas ce qu’il m’a pris, j’ai…

— Il ne m’a pas « fait tomber » ! Il m’a jetée à terre. Et tu n’en as rien eu à faire. Tu ne m’as même pas regardée. Tu n’as pas demandé si j’allais bien. Tu ne m’as pas aidée à me relever. Tu es retourné tête baissée dans cette bagarre idiote.

— Mais, maman, je…

— Et ne mêle pas ton frère à ça, s’il te plaît. On sait tous les deux pourquoi tu as fait ça.

Florence tourne un regard désolé vers Kelly avant de revenir à Silas, qui frotte sa mâchoire endolorie, tête basse.

— On reparlera de tout ça plus tard. Ne crois pas que tu vas t’en tirer aussi facilement.

— Désolé, m’man.

— Garde tes excuses pour ton frère. Et pour Nathalie.

— Oh non ! C’est moi qui te dois des excuses. Je ne sais pas ce qu’il a pris à Killian. Il n’est pas comme ça, je…

— Ne t’en fais pas. Ce n’est rien. Je sais combien Silas a le don de foutre les gens en rogne. Entre ses piques assassines et son attitude désinvolte, il pourrait faire péter les plombs au Dalaï-Lama.

— Peut-être, mais Killian aurait dû être plus intelligent.

Sentant le sarcasme poindre dans la gorge de Silas, Florence lui serre le bras pour lui intimer le silence. Gênée, Nathalie attrape son fils par le bras.

— Allez, on rentre.

Elle tourne un regard désolé vers Florence.

— Excusez-moi, je… j’ai trop honte pour rester.

— Bien sûr, je comprends. Ce n’est vraiment pas grave.

Florence regarde Nathalie s’éloigner, touchée par son air penaud et ses épaules basses. Elle est tirée de son empathie par la proposition d’une Magalie visiblement soulagée de voir que Florence va bien.

— Tu restes avec nous ?

— Vraiment ? Tu… ?

— Bien sûr !

— En plus, il semblerait que je ne sois plus en course.

— T’es plus en course que jamais, ma belle !

Magalie fait un clin d’œil appuyé à Florence, qui accepte l’invitation, le cœur soudain plus léger. Elle sourit et cherche Franck du regard.

— Alors je reste avec joie.

Devant l’air réjoui de Silas, Florence se renfrogne.

— Toi, tu vas d’abord présenter tes excuses aux organisateurs.

— Mais…

Kelly prend la main de Silas dans la sienne avec un sourire dont la douceur ne masque pas tout à fait l’autorité.

— Allez, viens ! Je t’accompagne.

Florence n’en revient pas de voir Silas la suivre sans broncher. Elle les regarde s’éloigner main dans la main quand celle de Franck s’empare de la sienne tandis qu’il s’écrit joyeusement :

— Et toi, tu viens avec nous. Tu vas voir ce que c’est, des vrais gagnants. Pas vrai, Magalie ?

— Ouais, Franck et moi, on assure comme des bêtes !

Florence sourit du sous-entendu à peine voilé. Le regard qu’elle échange avec Franck n’est pas beaucoup plus subtil. Loin des préoccupations de ce triangle amoureux, Thom court vers ses deux amies.

— Jade ! Inès ! On va rester avec vous ! Je vais être votre meilleur supporter !

La célébration de ces retrouvailles est abrégée par la voix de l’animateur qui, après des excuses pour l’interruption fortuite et la gêne occasionnée, annonce déjà la prochaine épreuve.

Tandis que Franck et Magalie en font des caisses dans une parodie d’échauffement des plus comiques, Florence joue les supportrices zélées. Leur enthousiasme est contagieux et, en attendant le retour de Silas et Kelly, Florence les encourage à tue-tête, accompagnée par un Thom tout aussi excité.

Kelly arrive en petites foulées, talonnée par Silas. Elle est aussitôt acclamée par le groupe déchaîné. Quand son visage s’empourpre et que celui de Silas se crispe, Florence ressent sa gêne et son malaise. Aussi décide-t-elle d’intervenir pour couper court et détourner l’attention.

— Allez me gagner ces olympiades !

— Compte sur nous ! promet Franck en levant un poing conquérant.

— On va les foudroyer, surenchérit Magalie.

Les mains dans les poches, Silas rejoint Florence d’un pas nonchalant.

— C’est fait. J’ai été super poli et plein de regrets. Tu aurais été fière de moi.

Bien décidée à lui faire retenir la leçon, Florence ravale l’envie de lui dire qu’elle ne cesse jamais de l’être, une phrase aussi banale qu’elle est vraie.

— Il va falloir faire un peu plus que ça…

Rappelé à l’ordre par les organisateurs impatients, le trio salue le public d’une large révérence, imité par Inès et Jade, hilares, avant de se lancer pour l’épreuve suivante.

Florence est un soutien sans faille. Thom donne de la voix et même Silas se montre enthousiaste et détendu.

Leurs chouchous remportent l’épreuve haut la main, grâce à une Kelly athlétique et combative.

— Mesdames et messieurs, c’est l’heure de faire une petite pause. Des boissons attendent les concurrents au buffet. On se retrouve dans dix minutes pour le catch savonneux !

Alors que le groupe rejoint Florence et les garçons, celle-ci interroge :

— Qu’est-ce que c’est, le catch savonneux ? C’est quand même pas c’que j’crois ?

— C’est une épreuve dans laquelle j’aurais adoré t’affronter.

Florence se retourne sur le sourire taquin de Franck.

— C’est Silas qui aurait adoré cette épreuve. Dommage qu’il ait déjà tout donné contre son propre partenaire.

— Ah ah ah ! Trop drôle. Mort de rire, maman…

— Toi, t’es mort de rire, moi, je suis morte de hont…

— Arrêtez de dire que vous êtes morts !

Florence se tourne vers Thom et le prend dans ses bras.

— Allons, mon poussin, c’est rien. C’est juste une expression.

Thom fond en sanglots. Florence le berce doucement. La voix gênée de Magalie prévient :

— Je vais chercher des boissons. Kelly, tu viens m’aider ?

— J’arrive, maman.

Visiblement décidé à ne pas lâcher Kelly d’une semelle, Silas s’empresse de les suivre.

— Je viens avec vous.

Florence regarde Silas, Kelly et Magalie s’éloigner tandis que Franck l’observe, les bras ballants. Jade s’approche et propose timidement.

— Tu veux venir jouer avec nous ?

Thom relève la tête, renifle un grand coup et amorce un sourire.

— Tu veux bien, maman ?

— Bien sûr, mon poussin.

Jade prend Thom par la main et les trois enfants partent en courant. Florence se retrouve seule avec Franck. Elle hésite. Raconter ? Changer de sujet ?

— Tu veux en parler ?

— Je préfère pas.

— Comme tu veux. Je…

Mue par un élan de spontanéité inexpliquée, Florence pose la question qui lui brûle les lèvres depuis plus d’une heure et qu’elle pensait ne jamais oser poser.

— On m’a dit que l’île d’Yeu était très jolie et qu’il y avait de très beaux sites à visiter. J’ai très envie d’y aller, mais, à tous les coups, ça ne va pas intéresser les garçons. Ça te dirait de m’y accompagner ?

Un air de surprise béate éclaire le visage de Franck.

— Je… Rien que toi et moi ?

— Rien que toi et moi.

— Bien sûr. Volontiers. Demain, ça t’irait ?

— Oui. J’irai inscrire Thom au club après les olympiades. Silas sera ravi de se débarrasser de moi pour la journée.

— Super. J’irai aussi inscrire les filles.

— Génial.

Le complot romantique est interrompu par l’arrivée tonitruante d’une Magalie toujours plus joviale.

— Youhouu ! Où sont les enfants ? On leur a pris à boire !

Florence sursaute. Franck explique.

— Les filles ont emmené Thom se changer un peu les idées.

— Il va mieux ? Pauvre petit bonhomme.

— Oui, merci.

— Mesdames et messieurs, c’est l’heure du catch savonneux ! Que les concurrents se rassemblent autour de la bâche, nous allons appeler les premiers combattants !

Florence rassure ses amis d’un sourire et les envoie au combat en agitant les mains l’air de dire « du balai ».

— Filez ! Vous avez des olympiades à gagner !

— Ouais ! Heureusement qu’on combat pas contre ses partenaires ! Je me serais fait une joie de laisser Franck me plaquer au sol.

— Ah ah ! Tu es redoutable ! Je suis presque soulagée d’avoir été éliminée.

— Au contraire, c’est dommage ! On aurait joué Franck au catch, ça aurait été réglé.

— Puis-je avoir mon mot à dire sur le sujet ? proteste mollement Franck, visiblement ravi d’être l’enjeu d’un combat de catch imaginaire.

Silas sur les talons, Kelly affiche un air gêné et réprimande gentiment sa mère.

— Maman…

Mais Magalie n’en a cure et remet immédiatement Franck à sa place d’homme-objet.

— Pas question ! Les hommes ont assez eu leur mot à dire ! À notre tour, maintenant.

— Va régler ça au catch, ma belle.

— T’as raison, Florence, je vais me défouler, ça va me détendre.

Franck, fier mâle au milieu de son équipe de filles, joue les coqs autoritaires.

— Les filles ! On y retourne !

Thom, de nouveau seul, se rue dans les jupons de sa mère, mi-hilare, mi-géné

— Viens, mon poussin. On va encourager tes amies, mes amis et l’amie de Silas.

— C’est marrant, maman. Tous nos amis sont dans la même équipe.

— C’est vrai que la coïncidence est amusante.

— Amusante, ouais, lâche Silas, goguenard.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Silas ?

— Rien, m’man. Allons admirer ces combats délicieusement rétrogrades.

Florence n’a pas le temps d’en apprendre plus, Silas s’éloigne déjà. Elle hausse les épaules et le suit, décidée à profiter de cette journée. Après tout, Silas n’en est pas à son premier sarcasme.

Mais déjà, les combats commencent et c’est à Inès d’ouvrir le bal. D’abord timide, la fillette prend un peu d’assurance et s’en sort avec les honneurs, malgré une défaite franche.

Jade, elle, aborde le combat avec plus d’énergie et d’audace. Mais elle se laisse dérouter par une adversaire redoutable et une glissade savonneuse manque de lui faire perdre le combat. Elle se relève in extremis et remporte une victoire sur le fil.

Thom n’en peut plus de hurler le prénom de ses deux copines. Sa voix commence à s’érailler et ses joues sont rouges. Désarmée par tant d’enthousiasme, Florence renonce à un appel au retour au calme et le regarde profiter à fond de ce moment où il ne pense à rien d’autre qu’à s’amuser.

Les hostilités se poursuivent et Florence n’a pas le temps de s’attendrir trop longtemps. Kelly et Franck gagnent leur combat de catch sans trop de difficultés et Florence se surprend à sauter sur place et à crier comme une pom-pom girl au match du lycée.

Quand vient le tour de Magalie, Florence, Silas et Thom s’égosillent pour l’encourager. Leur équipe est au coude à coude avec une autre pour la première place et l’issue du classement dépend de son combat.

Magalie s’élance sur le tapis savonneux avec détermination et ne fait qu’une bouchée de son adversaire pourtant athlétique et tout aussi combative.

En deux prises, Magalie étale sa rivale et l’immobilise au sol, ne lui laissant aucune chance. C’est bel et bien l’équipe de Franck et Magalie qui remporte l’épreuve sous les hourras d’une foule enthousiasmée par la détermination implacable de Magalie.

Le groupe rejoint Florence, Silas et Thom, pressé de fêter sa victoire certaine.

— Bravo ! Vous avez été redoutables ! Magalie, tu as été incroyable ! Tu n’as laissé aucune chance à ton adversaire !

— Ouais ! Avec ça, on va gagner les olympiades, c’est sûr.

Pendant que tout le monde se congratule, l’organisateur demande l’attention du public pour annoncer le classement. Les équipes rejoignent les organisateurs et attendent les résultats avec une solennité qui amuse Florence.

C’est sans surprise que le groupe de Franck et Magalie est déclaré victorieux. La bande saute de joie et se dirige vers le podium improvisé pour la remise du trophée.

Les organisateurs tendent la coupe à Franck, mais ce dernier s’écarte pour laisser la vedette à Magalie, qui n’a pas volé son quart d’heure de gloire. Après un bref et ennuyeux discours du directeur et une salve d’applaudissements qui célèbrent assurément plus la fin de ce moment pénible que la victoire pourtant méritée de Franck, Magalie et des filles, les vacanciers sont invités à rejoindre le bar pour le cocktail gratuit et la soirée de clôture.

Quand Franck s’approche, Florence lui offre un verre et son plus beau sourire. Elle se hisse sur la pointe des pieds et dépose une bise langoureuse sur la joue du vainqueur tandis que celui-ci saisit son gobelet. Les lèvres de Florence s’attardent un peu pour permettre à ses narines de respirer Franck. L’odeur de sueur fraîche suscite chez Florence des idées osées.

Les images coquines volent en éclats, pulvérisées par la tornade Magalie qui bouscule Florence pour se jeter dans les bras de Franck.

— Ah ! Mon champion ! On forme une sacrée équipe, tous les deux. Ensemble, on a été les meilleurs !

Florence s’amuse de la subtilité très relative de son amie.

— C’est vrai, on a assuré tous les cinq.

Franck a pris soin d’insister sur les trois derniers mots. Si Florence apprécie cette nuance, ni elle ni Magalie ne relève la précision et les congratulations se poursuivent dans la bonne humeur.

— C’était une belle victoire, bravo, félicite Florence.

Un des organisateurs s’approche du groupe et toussote pour interrompre la conversation avec tact.

— Excusez-moi de vous interrompre. Vous êtes bien monsieur Franchet et madame Levasseur ?

— Oui. Pourquoi ? Vous avez oublié de nous remettre un lot pour notre victoire ?

L’employée qui l’accompagne affiche un air gêné qui contraste avec le visage crispé de l’homme à ses côtés.

— Madame Levasseur, ma collègue a quelque chose à vous donner.

La jeune femme tend un billet de cinquante euros à Magalie, dont les joues prennent soudain une teinte violemment pourpre.

— Et moi ? J’ai gagné quelque chose aussi ? demande Franck en souriant.

— Vous pouvez conserver votre victoire, parce que vous l’avez obtenue sans triche, mais vous êtes priés, à l’avenir, de ne pas corrompre les employés. Si vous ne risquez pas grand-chose à les soudoyer, eux risquent leur emploi.

— Je suis désolée, je…

L’homme arrache le billet des mains de son employée et le plaque dans celle de Magalie, qui reste interdite. Quand les employés du village partent, elle lève un visage contrit vers Florence et Franck, médusés. Tête basse, elle n’a d’autre choix que d’avouer :

— J’ai filé cinquante euros à cette fille pour qu’elle me mette en équipe avec Franck.

Pour un peu, la situation amuserait Florence, mais la gêne de Magalie est trop intense pour risquer un faux pas en prenant cette histoire trop à la légère.

Florence fronce les sourcils face à l’air goguenard de Silas. Sa réaction à l’évocation d’une coïncidence amusante lui revient en mémoire.

Le sourire de Silas s’accentue, tout comme la gêne de Magalie, qui n’en peut plus de se confondre en excuses. Malgré les paroles réconfortantes de tout le monde, à l’instar de Nathalie, elle préfère s’enfuir, poussée par une honte qu’elle n’arrive plus à assumer.

Épisode 9. En voiture, Simone !

Devant le miroir de la salle de bain, Florence chantonne en brossant ses cheveux pendant que Thom termine son petit déjeuner. Perdue dans ses pensées, elle n’entend pas les sarcasmes de Silas. Elle sursaute quand sa silhouette se dessine dans l’embrasure.

— Tu m’as fait peur ! Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je te trouve bien joyeuse à l’idée de passer une journée sans nous.

— Ah non, Silas ! Tu vas pas commencer !

— C’est pas vrai, peut-être ?

— Bien sûr que non. C’est toi qui ne supportes pas ma présence.

— C’est commode de penser ça.

— Rien n’est jamais commode, Silas, et tu le sais.

Face au silence buté de Silas, Florence pose sa brosse à cheveux et s’approche de lui. Elle effleure avec tendresse la tignasse blonde de Silas, qui se dérobe sèchement à la caresse maternelle.

— Écoute, mon chéri. J’ai pas envie de me disputer avec toi. Pendant les olympiades, la maman de Killian m’a parlé de cette île pittoresque et j’ai eu envie de la visiter. J’ai pensé que ça vous ennuierait, Thom et toi, et que vous vous amuseriez mieux en restant ici avec vos copains et copines.

— Tu t’es pas dit que ça.

— C’est vrai.

— Vacances de la drague.

— Silas !

Silas tourne le dos à Florence et se dirige vers la porte de l’appartement.

— Je vais chez Kelly. À ce soir, microbe.

— À ce soir, Silas !

— À ce soir, mon chéri.

Les mots de Florence restent suspendus dans le silence laissé par le départ de Silas.

— Il est encore fâché, Silas ?

— Silas est toujours fâché, mon poussin. Mais un jour, on trouvera le moyen de vaincre sa satanée colère.

— Ouais !

— En attendant, tu vas passer une super journée au club avec tes copines.

— Ouais !

L’enthousiasme de Thom retombe immédiatement pour laisser place à une bouille triste et boudeuse.

— Mais tu vas me manquer, maman.

— Oh, mais toi aussi, tu vas me manquer, mon poussin.

— Tu veux pas m’emmener avec vous ?

— Bien sûr que si. Si tu n’as pas envie d’aller au club aujourd’hui, je t’emmène dans ma poche !

Thom fronce les sourcils, signe d’une intense réflexion.

— Je vais rester avec mes copines, en fin de compte. Visiter un phare tout pourri, ça me dit pas trop.

— Oh, mais c’est moi qui vais être trop triste, maintenant !

— Mais non, maman. Tu vas te reposer, une journée sans nous.

Florence prend Thom dans ses bras pour un câlin.

— Ça n’empêche pas que vous allez beaucoup me manquer.

— Allez, maman. Faut y aller, mes copines m’attendent.

— En route !

Après avoir déposé Thom, l’avoir serré très fort et très longtemps dans ses bras, avoir fait moult recommandations aux animateurs et animatrices et vérifié qu’ils avaient bien son numéro de téléphone, Florence retrouve Franck devant le club pour enfants. Enthousiaste, mais mal à l’aise, elle ne sait comment se comporter face à lui. Heureusement, il est moins timide et se penche spontanément pour une bise amicale agrémentée d’une main sur l’avant-bas qui l’est encore plus.

— Il y a un bus qui part du village dans cinq minutes. Il permet de rattraper le ferry qui va à l’île d’Yeu. On a le temps de l’avoir si on ne traîne pas.

Franck balaie la proposition de Florence d’un revers de virilité.

— On ne va pas s’embêter avec des bus et des horaires. Allez, monte, je t’emmène.

Il désigne une voiture garée à quelques mètres de là.

— Mais on n’est pas pressé, on peut…

— Te fais pas prier, beauté. Grimpe dans mon carrosse.

Florence se crispe. D’habitude si prompte à dire ce qu’elle pense, elle cède cette fois à la loi tacite qui intime le silence aux femmes face à la volonté des hommes.

Elle s’installe sur le siège passager en serrant les dents et force un sourire à Franck tandis qu’ils attachent leurs ceintures de sécurité.

À quelques mètres de là, Silas, une main dans celle de Kelly, observe sa mère.

— C’est pas bon, ça…

— Ça va, laisse la vivre un peu.

— C’est pas ça. C’est la voiture. Elle va pas supporter.

— Tiens ? Tu t’inquiètes pour ta chaudasse de mère qui vous a traînés de force ici pour pouvoir choper des mecs et niquer tout l’été ?

— T’abuses.

— J’sais pas, à t’écouter parler, ta mère est la pire des traînées et elle pense qu’à se faire sauter.

— On est dans un village pour parents solos.

— Donc ma mère veut pécho ?

— Clairement.

— Ouais, mauvais exemple.

— Elle veut pécho ce type, qui veut pécho ma mère.

— Et ça fait quoi, s’ils se pécho ?

— Ça fait qu’elle trompe mon père mort.

— Elle fait souvent ça ?

— Quoi ?

— Fréquenter d’autres hommes.

— Non. Jamais.

— C’est la première fois qu’elle fait ça ? Ou la première fois que tu la vois ?

— Elle voit jamais personne. Mais pourquoi tu me demandes ça ?

— Pour rien. Heureusement que t’es beau gosse, parce que t’es un sacré imbécile…

— Mais quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

Il voit soudain la voiture s’éloigner. Il esquisse un pas dans sa direction. Mais pour faire quoi ?

— Elle va pas supporter, putain.

— Pourquoi tu l’as pas retenue ?

Les poings serrés, il transforme son inquiétude en colère.

— Pourquoi elle a suivi ce blaireau, aussi ? C’est bien fait.

— T’aurais préféré qu’elle reste là ? Qu’elle regarde sa vie passer pour que tu puisses vivre la tienne avec la certitude sereine qu’elle ne vit que pour ton frère et toi ? Je t’adore, Silas, mais t’es un putain d’égoïste, des fois.

Dans la voiture, Florence ne décroche pas un mot. La musique de l’autoradio tente vainement de détendre une atmosphère qui s’alourdit à chaque parole que Florence ne prononce pas.

Elle aimerait avoir de la peine pour Franck, qui s’échine à maintenir une conversation dont elle n’a que faire, trop occupée à essayer de résister à l’envie d’ouvrir sa portière pour se jeter sur la chaussée.

Sans doute alarmé par ce mutisme, Franck s’interroge.

— Tu ne dis rien, il y a un problème ?

— J’ai dit ou fait quelque chose qui t’a déplu ?

Au prix d’un effort colossal, Florence sort de son silence.

— Tu ferais mieux de te concentrer sur ta conduite au lieu de faire la conversation.

Franck se range sur le bas-côté et coupe le moteur.

— Qu’est-ce qu’il se passe, Florence ?

Pour toute réponse, Florence quitte précipitamment la voiture. Adossée contre la portière arrière, elle suffoque. Elle se penche en avant, appuie ses paumes sur ses genoux et essaie de retrouver son souffle. Elle s’obstine à inspirer, mais l’air se bloque dans sa gorge. Florence panique.

Franck s’approche. Il pose une main tendre sur le dos de Florence.

— Pardon pour le consentement, mais il y a urgence. Tu m’engueuleras tout à l’heure pour ce contact non consenti si tu veux.

Pour un peu, Florence rirait, si elle ne se sentait pas crever à petit feu.

Franck se met à lui parler d’une voix à la fois douce et grave. Apaisante. Il caresse son dos et prononce des paroles réconfortantes, tente de la rassurer.

— Tout va bien se passer, tu vas voir. Prends ton temps. Calme-toi et essaie de respirer. Prends de toutes petites inspirations. Laisse l’air entrer lentement.

Florence pense à Silas et à Thom. Déjà orphelins de père, que deviendront-ils si elle crève ici et maintenant ? Comme s’il lisait dans son esprit, Franck intervient.

— Écarte les pensées négatives. Pense à des choses positives. Des choses qui t’apaisent. Thom en train de dormir. Silas quand il était bébé et qu’il ne passait pas son temps à te faire la guerre.

Lentement, Florence retrouve un peu de souffle. Ses angoisses s’estompent. L’air revient. Soulagée, elle inspire profondément et expire de longues secondes.

— Tu te sens mieux ?

Florence garde la position encore quelques instants, puis elle se redresse avant de répondre.

— Oui, beaucoup mieux. Merci, c’est grâce à toi !

Franck semble gêné.

— J’ai l’impression que la crise d’angoisse aussi, c’était grâce à moi.

Florence effleure la joue de Franck et s’empare de son regard.

— C’est la faute de mon mari.

Elle peut lire dans ses yeux qu’il comprend. Il ne pose aucune question, n’essaie pas d’en savoir plus, pourtant, Florence ressent le besoin d’expliquer. De se vider de cette peur et, peut-être, d’un peu de cet immense chagrin.

— Il est mort dans un accident de voiture. Thom était avec lui. J’ai failli le perdre aussi. Depuis, la voiture me terrorise. Elle m’a tout pris et je refuse de la laisser me prendre aussi.

— Je comprends. Tu aurais dû me le dire.

— Je n’avais pas envie de remuer tout ça. Et puis, cette peur est stupide, je ne voulais pas la laisser gagner. Mais me retrouver là, sur le siège passager, ça a tout fait remonter. Je n’ai pas vu l’accident, mais je l’ai imaginé des centaines de fois. Chaque nuit, je me refais le film. J’imagine la voiture qui quitte la route, les tonneaux, les cris… Thom éjecté de la voiture, Daniel agonisant, le visage ensanglanté, prisonnier de la voiture traîtresse qui a causé sa mort.

— Je peux ?

Florence se blottit dans les bras ouverts que lui tend Franck. Il la berce doucement en caressant ses cheveux.

— Je suis désolé, je n’ai que ce câlin à t’offrir.

— Là, tout de suite, je t’avoue que je n’ai besoin de rien d’autre. Les mots qui se veulent réconfortants et les injonctions à aller mieux sont déjà mon quotidien. Mais, après six ans sans aucun contact physique, ce câlin me fait mille fois plus de bien que tous ces mots vides de sens.

— Wow ! Six ans ? À tous les coups, ton hymen s’est reformé ! Faut vraiment que j’arrive à te séduire ! J’adorerais te prendre ta nouvelle virginité !

Florence se dégage des bras de Franck et le regarde, la bouche ouverte et de grands yeux ronds, plus amusée qu’outrée.

— Monsieur Franchet ! Vous n’avez pas honte ?

— Jamais ! Je suis même fier de t’avoir fait sourire.

Le sourire de Florence s’étire, avant de disparaître pour laisser place à une moue mutine et un œil de braise.

— Qui sait si je ne suis pas déjà séduite…

— Mazette !

L’air exagérément réjoui de Franck amuse Florence, jusqu’au moment où il demande si elle veut toujours aller visiter cette île avec lui.

Florence regarde la voiture, puis Franck.

— T’inquiète, je fais demi-tour, on rentre au village et on prend ta navette.

— C’est un peu idiot, on a fait quasiment la moitié du trajet.

— Sinon, on finit à pied.

— Sois pas bête. Allons jusqu’au port de Saint-Gilles Croix de Vie. Si tu roules doucement et que je me concentre sur ma respiration, ça devrait aller.

— T’es sûre ?

— Non, mais je vais pas laisser la peur continuer à dicter ma vie. Et j’ai vraiment envie de passer cette journée avec toi.

— Et moi, donc. Allez, beauté, monte.

Florence ouvre la portière et s’installe. Elle remet sa ceinture de sécurité, inspire un grand coup. Franck pose la main sur son genou.

— Prête ?

— Je crois.

— Alors, en voiture, Simone !

Épisode 10. Escapade

Grâce à la bienveillance de Franck et une technique de relaxation éprouvée, Florence parvient à supporter le reste du trajet. Dans le ferry, accoudée à la rambarde, elle respire à nouveau.

— En bus, ça va ? Tu n’as pas peur ?

— J’ai peur tout le temps, depuis que je sais à quel point la vie est fragile. Et brutale. Mais, bizarrement, je tolère mieux le bus que la voiture. Ne me demande pas de t’expliquer pourquoi.

— OK, OK, je ne te demanderai pas !

Ils passent l’heure que dure la traversée à deviser gaiement, entre flirt et confidences. Tandis que Franck s’épanche sur les causes de son divorce, Florence se décharge de la difficulté de gérer le quotidien et le traumatisme. Elle réalise combien cette proximité avec un autre être humain lui manque et profite de la sensation de bien-être que lui procurent ces instants de complicité.

En mettant pied à terre, avec l’aide galante et un peu désuète de Franck, Florence s’émerveille du charme pittoresque de l’île :

— Nathalie avait raison, cette île est vraiment trop mignonne !

— « Trop mignonne », tu dis, toi ? Pour une île ?

— Bah oui. Ça ne sied pas à môssieur ? Môssieur préfère les expressions convenues aux relents bourgeois du genre : « Ce village est absolument charmant ! » ? C’est sûrement ce que j’aurais dit si j’avais une robe de tulle blanc et une ombrelle en dentelle, mais j’ai une robe en coton, des tongs et un bob, du coup, je m’adapte.

— Allez, Bob, viens. J’te paie un Ricard au bar.

— Tu sais parler aux femmes !

Ils longent le quai en riant, en quête d’un endroit où étancher leur soif. Ils boudent plusieurs bars et finissent par jeter leur dévolu sur le Café Maritime. Ils s’installent en bavardant et commandent un demi.

— Bon, c’est quoi, ton bidule qu’on va visiter, déjà ?

Le serveur pose les verres sur la petite table ronde en métal typique des vieux bistrots et glisse la note devant Franck.

— Tu viens sans savoir ce que tu vas visiter ?

— J’ai bien une idée, mais elle est sale.

Florence manque de recracher la gorgée de bière qu’elle vient de boire.

— T’es infernal ! Qu’est-ce que je vais faire de toi ?

— J…

— STOP ! Je trouverai toute seule, t’inquiète !

— Je m’en réjouis d’avance.

— Tu devrais peut-être pas…

— Ça devient beaucoup trop chaud, là. Même pour moi. Disons plutôt que…

Il pousse la petite soucoupe avec l’addition devant Florence.

— Tu paies les bières, je t’invite à déjeuner, puis on va visiter ton machin.

Florence désigne le sac à dos à ses pieds et repousse la petite soucoupe devant Franck.

— Ou alors, tu paies les bières et je partage mon pique-nique avec toi.

Alors que Franck ouvre la bouche pour rétorquer quelque chose que Florence devine salace, elle se redresse brusquement et tend une main devant lui en signe de stop.

— Non ! « Pique-nique », ce n’est pas un truc cochon !

— Ah ? Dommage.

Florence offre à Franck un sourire amusé teinté de reconnaissance. Voilà longtemps qu’elle n’avait pas pensé à autre chose qu’à la mort de Daniel et à la détresse de leurs fils.

— Merci.

Franck hoche la tête. Certaine qu’il a saisi tout ce que ce « merci » disait sans le prononcer, Florence ressent soudain une profonde nostalgie. Seul Daniel la comprenait d’un regard, lisait entre ses lignes, entendait les mots entiers quand elle parlait à demi-mots. Elle ne pensait pas retrouver cette sensation un jour.

Elle avale une grande rasade de bière pour se donner une contenance et chasser le spleen qui menace.

La conversation reprend sur un ton aussi pétillant que la bière fraîche. Florence se laisse envoûter par la drague grossière de Franck, le soleil et les bulles.

Une fois l’addition réglée, Florence et Franck se lèvent et repartent arpenter les ruelles à la recherche, cette fois, d’un endroit agréable pour pique-niquer. Alors qu’ils étudient une carte touristique, Florence pouffe de rire.

— La plage des Ovaires, ça te tente ?

Franck arbore une moue incertaine.

— Hum, disons que la thématique est bonne, mais je ne pensais pas aller aussi loin dans mon exploration.

— Alors tu préfèreras peut-être la plage des Roses, pour une ambiance plus romantique ?

— Attends, regarde ! Il y a la plage du But ! On devrait y aller, histoire que je puisse atteindre le mien.

— Ça a l’air de faire quand même une sacrée trotte ! À vue de nez, d’après l’échelle de la carte, je dirais pas loin de quatre kilomètres.

— Hum, oui, tu as raison. Google Maps confirme, ça fait pile quatre bornes.

— Alors allons à la plage de la Puante ! s’enthousiasme Florence.

Franck éclate de rire avant de corriger :

— La puLante ! Mais, oui, ça fait pas trop loin et en plus, ça nous rapproche du phare. Allons-y !

Hilare, Florence parodie un salut militaire et prend la direction de la plage.

Après une courte demi-heure de marche, Florence et Franck arrivent sur une vaste plage.

— Eh beh ! Heureusement que j’ai un bob. Y a pas un pet’ d’ombre !

— T’as pris ta crème solaire ?

— Indice 50 ! Je supporte pas le soleil.

— C’est ballot, parce que là, on est en plein cagnard. Pour bouffer, c’est pas ouf.

— Si on pousse un peu, il y a quelques arbres, là-bas.

— Dans le genre plan foireux, on est pas trop mal, là.

Le ventre de Florence gronde. Franck s’esclaffe.

— J’aime beaucoup ta façon de protester. Allez, rapprochons-nous du phare, on tombera peut-être sur une aire de pique-nique ou un coin ombragé.

— OK, j’te suis.

Après une nouvelle demi-heure de marche, le phare est en vue. Florence et Franck, affamés, décident de poser leur sac coûte que coûte et d’en dévorer le contenu. Ils s’installent dans un coin à l’ombre et à l’esthétique relative, trop pressés d’en découdre avec la bouteille d’eau et les sandwiches préparés par Florence.

Installée dans un inconfort total, Florence distribue la bouffe.

— Waouw ! Ça, c’est du casse-dalle !

— T’oublies que je nourris un ado ! J’ai perdu le sens des proportions…

Florence commence à écaler un œuf dur.

— J’ai de la mayo dans un tup. Et j’ai fait une salade de riz et tomates. Tu en veux ?

— Ma parole, tu as tout prévu. On a aussi un yaourt pour le dessert ?

Florence ricane.

— Non, mais on a quelques fruits et…

Son expression se fige. Elle cherche avec insistance, fourre son bras dans le fond du sac et fouille en roulant des yeux.

— C’est pas possible. Dis-moi que j’ai pas fait ça ?!

— Qu’est-ce que tu n’as pas fait ?

— J’ai tellement bien tout prévu que j’ai oublié les fourchettes.

— Ah… Forcément, ça va marcher beaucoup moins bien.

— C’est ça, moque-toi !

— Jamais ! C’est une aubaine ! Tu vas me faire manger avec tes doigts ! Ça va être si sensueeeeel !

Florence ricane en croquant dans son œuf. Ils finissent leurs sandwiches et se goinfrent salement d’un peu de salade de riz. Le festin fini, il ne leur reste qu’à tenter tant bien que mal de se nettoyer de tout ce gras qui leur colle aux doigts. Ils ramassent leurs déchets, que Florence fourre dans son sac, et prennent tranquillement le chemin du Grand Phare.

— J’ai peur que cette balade digestive ne m’achève, plaisante Franck.

Florence acquiesce. Après ces kilomètres à pied, cette visite touristique ne l’enthousiasme plus autant.

La visite du Grand Phare de l’île d’Yeu, simple prétexte pour un moment à deux, est aussi ennuyeuse que prévu et favorise les somnolences post-digestion d’un repas vite éliminé par l’ascension du phare.

— 198 marches à grimper, par 30° et après le déjeuner ? J’aurais préféré qu’on fasse une sieste à l’ombre d’un arbre au bord d’une plage déserte.

Florence sourit et prend la main de Franck pour se donner le courage de poursuivre cette visite guidée. Malgré l’effort physique que lui demande cette journée, elle s’accommode parfaitement de la situation et goûte la complicité retrouvée avec un homme.

Il est encore tôt quand la visite se termine enfin.

— On a encore un peu de temps. Tu veux aller voir la tombe du Maréchal Pétain ? plaisante Franck.

— Hum…

Franck ricane de sa blague de mauvais goût, puis propose une balade dans les ruelles pittoresques du village, que Florence s’empresse d’accepter. Il prend une direction, sachant visiblement où il veut aller.

— Viens ! J’ai entendu parler d’une savonnerie artisanale et je voudrais aller voir.

— Une savonnerie artisanale ? Génial ! Je vais pouvoir boucler mes cadeaux-souvenirs !

Florence glisse sa main dans celle de Franck avant de lui emboîter le pas. Main dans la main, ils flânent de panorama en boutique, échangeant banalités et regards brûlants. Mais devant la savonnerie, c’est le drame.

— Fermé !

— Mince. J’ai oublié de vérifier les horaires.

— C’est ballot.

Ils se remettent en marche, dépités. Mais la déception est de courte durée quand une boutique de pâtisseries locales se dresse devant eux, comme envoyée par les dieux pour ajouter un peu plus de douceur à cette journée. Gourmande, Florence se laisse tenter par un assortiment et en profite pour acheter quelques souvenirs. Franck fait aussi de menues emplettes, puis le couple repart main dans la main lécher les vitrines des boutiques d’art et d’artisanat devant lesquelles ils passent.

Les cloches de l’église ramènent le couple à la réalité quand sonnent dix-sept heures.

— Déjà ? On ferait mieux de rentrer, les enfants vont commencer à trouver le temps long. 

— Ne t’en fais pas pour eux, je suis sûr qu’ils n’ont pas vu le temps passer, eux non plus. Mais tu as raison, même si j’aimerais prolonger ce moment avec toi, il est temps de rentrer.

Florence presse sa main sur les doigts de Franck.

— Les vacances ne sont pas finies, j’espère que nous en aurons d’autres.

— Compte sur moi pour exaucer ce souhait !

— Oh ! Et combien de souhaits peux-tu exaucer ?

— Autant que tu le désires, tant qu’ils correspondent aux miens !

— Oh ! Je vois ! Monsieur est un génie du mâle !

— Ah ah ! Joli !

Ils reprennent le chemin du port d’un pas lent. Sans se lâcher la main, ils s’assoient sur un vieux banc en bois. Leurs cuisses se touchent et Franck joue avec les doigts de Florence. Le silence a chassé la badinerie à grand renfort d’une nostalgie que seule l’arrivée du ferry interrompt.

Ils s’installent au fond du bateau dans la même position. Franck passe un bras autour de Florence, qui se laisse aller sur l’épaule de Franck. Elle se sent bien, blottie contre cet homme. Mais, au moment de descendre du ferry, elle se crispe. L’idée de remonter bientôt dans la voiture l’insupporte. Franck devine probablement le raidissement de Florence, car, une fois sur le quai, il l’enlace et la rassure à voix basse.

— On prend la navette, je viendrai chercher la voiture demain.

Florence tend vers Franck un regard empli de gratitude. Elle n’arrive pourtant pas à retenir cette politesse idiote qu’elle regrette aussitôt qu’elle l’a prononcée.

— Tu es sûr ?

Heureusement pour elle, Franck ne proposait pas ça par politesse, lui. Immédiatement, le corps de Florence se détend et se serre contre celui de Franck. Elle lève son visage vers Franck, plante ses yeux dans les siens, décolle ses talons du sol et se hisse jusqu’aux lèvres de Franck, sur lesquelles elle presse longuement les siennes. Franck entrouvre à peine la bouche pour emprisonner la lèvre inférieure de Florence. Ils restent immobiles, lèvres contre lèvres, quelques délicieuses secondes, avant que les pieds de Florence atteignent à nouveau le sol.

Dans la navette qui les ramène au village vacances, Florence et Franck profitent de l’affluence pour se blottir l’un contre l’autre, appuyés contre la vitre. Ils passent l’intégralité du court trajet à se dévorer du regard, n’osant ni parler ni se toucher, prisonniers du souvenir de leur premier baiser.

Florence et Franck franchissent les portes du village main dans la main. Avant de se séparer, ils s’enlacent. Franck presse Florence contre lui. Il effleure ses lèvres, puis approche sa bouche près de son oreille pour murmurer : 

— Il me tarde d’être à nouveau seul avec toi.

Florence ferme les yeux et s’abandonne au frisson qui parcourt son bas-ventre. Quand elle consent à s’écarter de Franck, elle aperçoit Magalie à quelques pas de là. Elle lui adresse un joyeux signe et veut la rattraper, mais elle en est empêchée par l’arrivée de Silas, visiblement furieux.

— Je m’inquiétais, putain !

— Je t’ai envoyé un SMS pour te prévenir qu’on rentrait un peu en retard.

— J’ai plus de batterie, vu que t’as oublié mon putain de chargeur.

— C’est toi qui…

La fureur de Silas explose avant que Florence puisse terminer sa phrase.

— J’ai cru que vous aviez eu un accident, mais d’après ce que je viens de voir, c’est autre chose qui vous a retenus.

Une nouvelle fois, il ne laisse pas à Florence le temps de réagir et tourne les talons.

Épisode 11. Y a de l’orage dans l’air

Aux premières lueurs de l’aube, Florence se réveille en sueur. Pour une fois, ce n’est pas un cauchemar qui la met dans cet état, mais un rêve dont elle ose à peine se souvenir. À la fois gênée et excitée par les flashbacks qui surgissent et la sensation persistante que son rêve lui a procurée, Florence traîne un moment au lit, se délectant des souvenirs imaginaires de sa nuit dépravée avec Franck.

Elle se prélasse un moment dans les relents de sa rêverie érotique, puis se lève à contrecœur en entendant Thom s’impatienter pour son petit déjeuner.

— Bonjour, les enfants.

— Maman, j’ai faim !

— Ça ne t’empêche pas de dire bonjour, poussin. Silas, tu aurais pu préparer le petit-déj’ pour ton frère. Pour une fois que je fais la grasse matinée.

— C’est vrai. En plus, tes cauchemars ont dû t’épuiser. T’as pas arrêté de gémir et de t’agiter.

Florence perçoit le sarcasme. Gênée, elle préfère botter en touche.

— Je ne sais pas, je ne me souviens pas.

— Vraiment ? Ça avait pourtant l’air violent.

— Bon, on peut passer à autre chose ?

— Je te fais chauffer ton café. Occupe-toi du petit monstre.

— Merci, Silas.

— De rien, m’man.

Florence sert un bol de céréales à Thom et commence à beurrer quelques tartines.

— Vous n’oubliez pas ? Après manger, on va se balader.

— Oh nan, mais c’est pas vrai ! Pourquoi faut tout le temps que tu nous traînes dans tes plans relous ?

— Pardon de vouloir passer un peu de temps en famille !

— Hier, tu t’es pas trop souciée de ta famille.

— Tu voulais aller visiter l’île d’Yeu peut-être ?

— Pas vraiment, non…

— Vous ne voulez jamais faire mes activités. On doit toujours faire ce qui vous plaît. Et pour une fois que je fais un truc sans vous… un truc qui ne vous intéressait même pas… tu vas me le reprocher ?

— Mais nan, je…

Trop tard. Florence sort de ses gonds.

— Je vis pour vous depuis que vous êtes nés. C’est encore plus vrai depuis que votre père n’est plus là. Je fais tout ce que je peux pour vous. Je ne fais jamais rien pour moi. Je ne sors jamais. Même pas avec une copine pour me changer les idées. Tu passes ton temps à toujours tout me reprocher. Tu peux pas me laisser souffler une journée ? Une seule putain de journée ? Sans reproche. Sans sarcasme.

Elle se tait, attendant sans doute une réponse, mais Silas garde le silence. Thom baisse le nez dans son bol. Il sait que dans ce genre de moment, il faut les laisser se débrouiller.

Le cœur brisé devant les yeux rougis de Thom, Florence choisit la fuite.

— Je vais me doucher.

Florence avale son café d’un trait et se réfugie dans la salle de bain. Elle allume le robinet et fond en larmes, profitant du bruit de l’eau pour couvrir celui de ses sanglots.

Quand elle sort de la salle de bain, l’appartement est vide. Les enfants ont préféré fuir à leur tour, laissant Florence à ses idées noires entrecoupées de rêveries roses. Étendue sur le canapé, alors qu’elle ressasse sa dispute avec Silas et s’en veut d’avoir craqué, elle revoit des flashs de la nuit.

Elle ferme les yeux et tente de replonger dans son rêve, d’en retrouver l’ambiance et les sensations. Elle essaie de ressentir la peau, les odeurs. Elle laisse libre cours à ses fantasmes et son esprit devient le théâtre de scènes qu’elle ne se savait même pas capable d’imaginer.

Elle se redresse brusquement, le souffle court. Elle inspire et expire lentement, se concentre sur sa respiration pour tenter de recouvrer son calme. Un air de surprise légèrement choquée sur le visage, elle plaque ses mains sur ses joues brûlantes.

Ce moment d’exaltation passé, c’est un air déterminé qui peint le visage de Florence. Il faut se rendre à l’évidence : Franck lui plaît et elle le désire.

Forte de cet aveu qu’elle s’est fait à elle-même, elle quitte le canapé pour la cuisine et se lance dans les préparatifs du déjeuner avec une sérénité retrouvée.

Quand Silas et Thom rentrent pour manger, elle fait comme si de rien n’était.

— Alors, les garçons ? Comment s’est passée votre matinée ?

— C’était chouette, maman ! Avec les filles, on a joué au toboggan et à la balançoire, et après, on a fait comme si on était des pokémons. Devine qui j’étais ?

— Pikachu ?

— Nan ! Mon préféré, c’est Salamèche !

— Oula ! Il a l’air féroce !

— T’y connais vraiment rien aux pokémons, maman.

— C’est vrai, mon poussin. Tu sais qu’ils ne m’intéressent pas trop.

Elle lève la tête vers Silas.

— Et toi, mon grand ?

— Ça a été.

— Thom ? Tu vas te laver les mains, mon poussin ?

— Oui, m’man !

Dès qu’ils sont seuls, Florence s’approche de Silas.

— Je suis désolée d’avoir crié, tout à l’heure.
— C’est rien, laisse tomber.

— Non, c’est pas rien. J’aurais voulu pouvoir t’expliquer tout ça sans me fâcher.

— Laisse tomber, j’te dis.

Le retour de Thom interrompt cette conversation déjà mal barrée.

— On mange ? J’ai faim !

— Alors, à table !

Pendant qu’elle débarrasse la table, Florence rumine. Elle n’a pas trouvé une seule occasion d’apaiser les choses avec Silas, qui semble d’ailleurs prendre un malin plaisir à ne lui en laisser aucune. Elle est sur le point de l’appeler pour qu’il l’aide, mais elle se ravise. Elle ne veut pas remettre de l’huile sur le feu. Lasse de cette tension, elle baisse les bras pour aujourd’hui en espérant passer au moins une après-midi potable.

Elle termine la vaisselle, s’essuie les mains et prévient ses fils.

— Les garçons ? On y va ? Il faut partir maintenant si on ne veut pas rentrer trop tard. Ils ont annoncé de la pluie en fin d’après-midi.

Les garçons rejoignent leur mère dans de meilleures dispositions. Ils tentent de faire bonne figure et affichent un enthousiasme modéré mais sincère. Malgré la rancœur et la colère, Silas a envie d’accorder ce plaisir à sa mère.

— J’peux aller voir Kelly vite fait ?

— T’exagères, mais OK. Tu fais vite, hein ?

— Dix minutes maxi. Promis !

— On se retrouve à l’entrée du village.

Silas retrouve Kelly à leur point de rendez-vous habituel. Il ralentit pour l’admirer un peu plus longtemps avant qu’elle ne remarque sa présence. Assise sur une balançoire de l’aire de jeux, elle tournicote et entortille les cordes avant de tout lâcher et de se laisser emporter par le tourbillon qu’elle vient de créer.

Silas sourit, attendri. Mais en arrivant à sa hauteur, il change d’expression et interpelle Kelly en ricanant :

— C’est ta maturité qui m’a séduit.

— Je bosse ma physique, ça se voit pas ?

Silas sourit et s’assoit sur la balançoire d’à côté. La tête basse, il fixe le sol et ses pieds qui jouent avec le sable.

— C’est cool que tu fasses cette sortie avec ta mère.

— C’est pas pour elle que j’le fais.

— Arrête de faire cette tête renfrognée. Tu espères tromper qui, à part toi-même ?

— Tu m’énerves à avoir tout le temps raison.

— Je sais.

— Que tu m’énerves ?

— Que j’ai toujours raison.

Silas fait mine de bouder devant l’air exagérément fier et réjoui de Kelly.

— Allez, fais-moi un câlin et file. Ta mère va s’impatienter.

— Ça lui laissera le temps de rouler des pelles à son gigolo.

— T’abuses et tu le sais.

Silas hausse les épaules et enlace longuement Kelly, avant de s’écarter à regret de celle dont il est en train de tomber amoureux.

Florence et Thom passent le temps sur l’aire de jeux pour enfants. Thom hurle et rit aux éclats quand Florence le pousse si haut sur la balançoire qu’il croit qu’il va en faire le tour. Ils sont rejoints par un Silas souriant.

— En route, mauvaise troupe ! lance-t-il d’un ton enjoué.

Ils sortent du village en bavardant et s’engagent sur un sentier forestier à proximité.

— Allez, les garçons ! Un peu d’exercice, ça va nous faire du bien !

— Il fait même pas beau !

— Allez, Thom ! C’est bon pour ta jambe, mon poussin. Et pour une fois que Silas ne fait pas son rabat-joie, tu ne vas pas t’y mettre. Tant qu’il ne pleut pas, on peut se balader. C’est l’essentiel. Et comme ça, on aura moins chaud.

— Arrête de te plaindre, morpion, et avance !

— Maman ? Silas, il m’a traité de morpion.

— J’ai entendu, poussin.

— C’est quoi un morpion ?

Silas explose de rire. Florence laisse échapper un gloussement gêné.

— C’est… des bébêtes. Comme des poux, mais au lieu d’être sur la tête, ils sont dans… les poils de zézette.

— Les poils de zézette ?

— Oui, mon poussin.

— Mais, Silas, c’est dégueu ! J’suis pas une bébête de zézette !

Nouvel éclat de rire.

— Mais non, champion. C’est aussi une façon de parler des enfants. Comme gosses, ou morveux. Me demande pas pourquoi !

Florence et Silas échangent un regard hilare tandis que Thom hausse les épaules et se renfrogne dans une moue boudeuse.

Après un peu plus d’une demi-heure, Florence, Thom et Silas sortent de la pinède pour longer un vaste champ. Florence lance un œil inquiet vers le ciel.

— Ça se couvre plus vite que prévu.

— Il va falloir accélérer.

— C’est peut-être mieux de faire demi-tour, lance Florence, inquiète.

— Oh nan ! Tu dis tout le temps que c’est nul de reprendre le chemin de l’aller pour rentrer, proteste Thom.

— Il a raison.

— Oui, mais regardez le ciel.

— Tu dis aussi tout le temps qu’on n’est pas en sucre et qu’on va pas fondre pour un peu de pluie.

— C’est vrai, plussoie Thom.

— Alors on continue. En plus, je parie que tu as pris nos k-ways.

— Eh oui. J’ai tout prévu.

— Allez, maman ! On avance ! On est des aventuriers ! On a même pas peur !

La petite troupe reprend sa marche dans la bonne humeur. Florence s’applique à cacher son inquiétude pour ne pas gâcher cette si rare harmonie familiale.

Elle accélère imperceptiblement la cadence tout en gardant un œil sur le ciel assombri tandis que Thom et Silas font des blagues auxquelles elle s’efforce de rire.

Quand le premier grondement de tonnerre retentit au loin, les pas s’interrompent et les rires se suspendent.

— Maman ! C’est l’orage ? J’ai peur.

Au second coup de tonnerre, Florence lève un doigt pour intimer le silence à ses fils. Elle tend l’oreille et compte mentalement.

— OK, il est encore loin, mais il vient dans notre direction. On doit se dépêcher.

Ils reprennent leur marche d’un pas rapide.

— C’est la merde.

— Silas, ton langage !

— Pardon.

— Maman, j’ai peur.

— C’est rien, mon poussin. On ne craint rien.

— Mais l’orage, c’est dangereux.

— Très, mais je vais nous sortir de là.

— On va pouvoir rentrer à temps ?

Florence essuie la pluie qui commence à tomber sur son visage.

— Non. On a encore au moins une heure de marche.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Je vais vous protéger.

Mené par une Florence mutique et déterminée, le groupe progresse dans un silence que seuls les fracas dans le ciel parviennent à couvrir. Quand les grondements se rapprochent, Florence stoppe la marche et se tourne vers ses fils.

— Il va falloir me faire confiance. Et faire tout ce que je dis, quand je le dis.

Les garçons hochent la tête.

— Bien. Si vous m’écoutez, tout se passera bien.

Éclair.

— J’ai quand même peur.

— Je sais, mon poussin.

Thom s’empare de la main de sa mère et celle-ci reprend la route d’un pas plus décidé encore.

Les coups de tonnerre et les éclairs se succèdent, chaque fois à intervalle plus rapproché. En plus de l’angoisse qui ramollit les jambes, la progression est ralentie par la pluie, qui rend le terrain difficile.

— Il arrive sur nous, annonce Florence en s’arrêtant à nouveau. Écoutez-moi bien. Pour éviter la foudre, il y a des règles.

Elle regarde ses deux fils pour s’assurer qu’elle a bien leur attention.

— Premièrement, on ne se touche pas. On reste à trois mètres les uns des autres.

— Mais, maman…

— Thom, écoute ! C’est très important. Je sais que tu as peur. Et la peur est une bonne conseillère. Mais maman est encore meilleure. Surtout quand ça concerne les orages. Tu me crois ?

— Oui, maman.

— Bien. Alors je vais lâcher ta main, et tu vas marcher trois mètres derrière moi. Silas, tu marcheras trois mètres derrière ton frère.

— Compris.

— Quand je vous dirai « On s’accroupit », on s’accroupit et on ne bouge plus jusqu’à ce que je le dise. Compris ?

— Compris.

— Thom ?

— Compris, maman.

— Et surtout, quand vous serez accroupis, gardez vos pieds collés l’un contre l’autre.

— OK.

Silas lève le pouce approbateur, sans doute autant pour montrer sa bonne volonté que pour cacher sa propre peur à son petit frère.

— Accroupis et pieds serrés !

— Et immobile ! Insiste Florence.

— On peut pas aller s’abriter sous un arbre ? supplie Thom.

— Surtout pas. On doit éviter les arbres. Et la hauteur. La foudre frappe en hauteur. Donc on fait profil bas.

Malgré leur air inquiet, les garçons hochent la tête pour signifier à leur mère qu’ils ont compris les consignes.

— Quand l’orage sera sur nous, on devra attendre qu’il passe sans bouger. Ce sera long, et ça fera très peur.

Elle s’agenouille devant Thom.

— Il va falloir être très très courageux, mon poussin.

— Comme après l’accident ?

Les miettes du cœur de Florence se brisent une énième fois en une infinité de fragments.

— Oui, mon poussin. 

Elle se relève et adresse un regard entendu à Silas. Dans les yeux de son aîné, elle trouve la force et la détermination qui commençaient à lui manquer.

— En route. Et surtout, faites comme moi.

Elle se remet en marche, non sans se retourner pour un dernier rappel.

— Et respectez bien les trois mètres de sécurité !

La marche reprend sous des trombes d’eau. Le rideau de pluie et les vêtements trempés gênent leurs mouvements, la progression est lente, mais régulière.

Florence ne quitte pas le ciel des yeux. Elle se force à ne pas se retourner pour ne pas affoler les garçons, mais le fait de ne pas les voir la rend folle. Elle aimerait fermer la marche et pouvoir veiller sur sa couvée, mais, plus qu’une maman poule, c’est une maman cane, elle doit rester devant et montrer la route à suivre.

Alors elle fait taire son inquiétude et se raccroche à ses certitudes. Ses fils sont intelligents et courageux, et l’électricité est prévisible.

Il ne faut que quelques minutes de plus à l’orage pour fondre sur eux. Florence s’arrête. Elle regarde alentour et repère un endroit suffisamment bas et dégagé pour s’y réfugier. Elle fait signe à ses fils de s’écarter les uns des autres. Quand tout le monde est en position, elle s’accroupit. Elle veille à ce que ses fils reproduisent sa posture. Elle joint ses pieds et enserre ses bras autour de ses genoux. La pluie fait un vacarme d’enfer et Florence est obligée de crier pour se faire entendre.

— Baissez la tête dans vos bras et ne bougez plus.

Elle est rassurée un instant par la confiance qu’elle lit sur le visage habituellement fermé de Silas. Mais le visage terrifié de Thom l’anéantit. Elle sait qu’il voudrait se terrer dans ses bras, et elle voudrait plus que tout l’y enfermer pour le protéger.

Mais elle sait aussi et surtout que pour le protéger de la foudre, ses bras ne sont d’aucune utilité. La distance et la position de sécurité sont les uniques armes dont elle dispose.

Le ciel déverse des torrents de pluie au-dessus de leurs têtes, il gronde sa fureur et, presque immédiatement, fait jaillir un éclair d’une luminosité effroyable. Seul l’orage sait rendre la lumière plus terrifiante que les ténèbres.

Thom pousse un cri. Florence regarde son fils en pleurs. Son ventre se noue, ses entrailles se déchirent. Elle perçoit la détresse de Silas, la peur de Thom et l’amour viscéral qu’elle ressent pour ces deux êtres lui donne autant de force que de souffrance.

— Baisse ta tête, mon poussin.

Elle voit le corps de Thom secoué de sanglots.

— Moi aussi, j’ai peur, mon poussin. Je sais que les orages sont très impressionnants et…

FLASH

— MAMAN… !

— Morpion ! Écoute maman. Elle sait quoi faire. Elle nous protège et il ne t’arrivera rien.

BRAOUM

— Si ! On peut quand même mourir. Comme papa !

— Thom ! Mon chéri ! Tu as raison. On peut mourir, mais on peut aussi s’en sortir. Papa est mort, mais toi, tu es vivant.

Florence crie pour que ses mots arrivent à Thom malgré le vacarme de la pluie et du tonnerre.

— Tu as survécu à l’accident. Tu as surmonté tes blessures. Alors un orage, pour toi, c’est rien du tout. C’est du pipi de chat. Tu es le petit garçon le plus fort et le plus courageux que je connaisse. On a tous les trois la trouille, mais fais-moi confiance. L’orage, ce n’est pas un accident de voiture. L’électricité est prévisible et je la connais.

FLASH

— Tu me crois ?

BRAOUM

Thom acquiesce d’un hochement de tête.

— Alors, sois courageux et fort encore une fois, mon poussin. Serre bien tes pieds ensemble, mets ta tête dans tes bras et ne bouge plus.

Thom s’exécute.

— Pense à de jolies choses, chante une chanson dans ta tête… ça sera bientôt fini.

— Maman, protège-toi !

Florence vérifie la position de ses fils et obéit à l’injonction de Silas. Entre deux éclairs, elle relève la tête pour voir comment vont les garçons. À chaque coup d’œil, elle est submergée de fierté et de douleur. Les garçons tiennent stoïquement la position, mais elle peut sentir la terreur qui crispe les muscles de leurs corps.

Elle continue de compter mentalement chaque intervalle qui sépare le tonnerre de l’éclair. Il faut plusieurs minutes avant que celui-ci s’allonge, signe que l’orage s’éloigne enfin.

Par sécurité, elle attend encore quelques minutes. Quand elle estime que l’orage est à une distance suffisante, elle se relève et prévient les garçons. Thom se précipite dans ses bras, en larmes. Silas s’approche et étreint brièvement sa mère. Après un câlin express, Florence rétablit la distance de sécurité.

— Allez, on rentre.

Le plus dur est passé, mais, malgré le soulagement, le retour se fait sous tension. Les corps sont crispés, les visages, fermés.

Quand ils arrivent enfin au village vacances, c’est une autre sorte de panique qui agite les vacanciers. Le va-et-vient au niveau de l’accueil ne laisse rien présager de bon. Florence interpelle un homme qui la bouscule. Celui-ci s’excuse à peine.

— Désolé, je suis pressé, il n’y a plus de courant, je dois aller régler ça.

Florence ne s’attarde pas, elle doit mettre ses fils à l’abri.

Ils se hâtent de rejoindre leur appartement. Florence fait un passage par la salle de bain et revient avec des serviettes.

— Séchez-vous et mettez des vêtements secs.

— Et toi ?

— Tu as entendu ce type ? Il y a un problème. Je dois aller voir.

— T’es pas obligée. T’es en vacances, bordel.

— Silas, ton langage.

— Repars pas, maman ! Reste avec nous ! Steuplait !

— Mon poussin… Je peux aider ces gens. Vous ne craignez plus rien, maintenant. Vous êtes à l’abri. Vous allez vous changer, manger, boire quelque chose de chaud et vous reposer. Moi, je reviens dès que j’ai terminé.

Thom baisse les yeux et s’éloigne en boudant, résigné.

— Silas, occupe-toi de lui, s’il te plaît.

— Après ce qu’on vient de vivre, il a besoin de toi

Florence comprend à demi-mots que lui aussi.

— Je sais. Et je suis toujours là pour vous. Sous l’orage, je ne vous ai pas laissé tomber. Maintenant, vous êtes en sécurité. Ces gens ont besoin d’aide et je peux la leur apporter. Thom et toi avez avant tout besoin de repos. Je serai vite revenue et tu le sais. Il ne me faudra pas longtemps pour rétablir le courant.

— OK. Va leur montrer, à ces nigauds.

— Je sais que tu voudrais voir Kelly. Tu pourras y aller dès mon retour.

— OK.

— Je lui dirai de venir te voir si je la croise.

— Merci, m’man.

Florence s’engouffre sous la pluie et rejoint le bureau de l’accueil au pas de course. Elle se fraie un passage parmi les vacanciers mécontents, à présent exaspérés de la voir griller la priorité. Dans la file d’attente, elle repère Franck, ses deux filles accrochées à sa jambe.

— Florence ! Enfin ! J’étais mort d’inquiétude ! Je te cherche partout depuis une heure, je venais demander si quelqu’un avait eu de tes nouvelles.

— Je vais bien. Les garçons aussi. Ils sont à l’appartement. J’ai cru comprendre qu’il y avait un problème avec l’électricité.

— Oui, il n’y a plus de…

— Suis-moi.

Elle reprend le chemin de l’accueil en doublant allègrement l’intégralité de la file d’attente. Elle ne prête pas attention aux exclamations parfois agressives et pousse l’affront jusqu’au comptoir, où elle s’accoude.

— On m’a informée d’un problème d’électricité.

— Écoutez, madame, on fait ce qu’on peut. Tout le monde ici aimerait retrouver le courant. Ce n’est pas une raison pour doubler la file comme ça. Notre agent d’entretien est introuvable et tout le monde dans la région est débordé à cause des dégâts causés par l’orage. Je vous demande d’être patien…

— Non. Vous, écoutez. Je suis électricienne. Dites-moi où se trouve le local technique et je rétablirai l’électricité. Vous, retrouvez votre agent d’entretien et assurez-vous qu’il va bien.

— Mais, je…

Franck s’apprête à intervenir, mais Florence l’en empêche.

— Soit vous me dites où est le local, soit vous préférez attendre qu’un homme compétent soit disponible et on n’aura pas d’électricité avant demain.

L’employé cède de mauvaise grâce, mais Florence n’a que faire de sa bonne volonté. Elle ne retient que les informations nécessaires et s’élance. Franck lui attrape le bras.

— Attends ! Je viens avec toi.

— Occupe-toi de tes filles, je me débrouillerai très bien toute seule.

Florence ne s’attarde pas et plante Franck pour rejoindre le local technique.

Alors qu’elle fouille les étagères pour trouver les outils adéquats, elle entend la porte du local grincer. Elle s’empare du premier outil qui lui tombe sous la main et le brandit devant elle.

— Qui est là ?

Les mains en l’air en gage de paix, Franck avance vers Florence.

— Ce n’est que moi, tu peux ranger ton flingue.

— Tu m’as fichu la frousse.

— C’est pourtant toi qui me menaces avec ce gros machin.

Florence regarde l’outil qu’elle brandit toujours, avant d’abaisser son bras.

— Oh ! Pardon, je suis désolée, je…

— T’inquiète pas, je sais.

— Où sont les filles ?

— Je les ai amenées chez toi. J’espère que ça t’ennuie pas. Silas était pas ravi ravi, mais comme ça avait l’air de faire hyper plaisir à Thom, il a accepté de les garder.

— Ça ne m’étonne pas de lui.

— Ah ouais ? Parce que moi, un peu, je t’avoue. Je le voyais pas du genre serviable. Et je pensais qu’il avait une dent contre moi.

— Il a même toute une mâchoire, si tu veux mon avis. Il se fiche bien de te rendre service. Par contre, il ferait tout pour son petit frère.

— Je te cache pas que ça m’arrange.

Florence hausse un sourcil.

— Pourquoi ? Tu penses que je pourrai pas m’en sortir sans toi ?

Sans attendre sa réponse, elle tourne le dos à Franck et se remet en quête des outils dont elle a besoin.

— Non, pas du tout, je…

— Ah, enfin !

Elle exhibe fièrement la trousse d’outils isolés.

— J’avais peur qu’ils n’en aient pas.

— De tournevis ?

— De tournevis isolés.

— Les pauvres, ils doivent se sentir seuls.

Florence ignore Franck et se dirige vers l’entrée.

— Le disjoncteur est par là.

Elle commence les vérifications d’usage sous l’œil incrédule de Franck.

— Mais c’est que tu as l’air de savoir ce que tu fais, en plus.

— En plus de quoi ?

— D’être terriblement séduisante.

— Ah oui, ça semble incompatible pour beaucoup de gens.

— C’est pas ce que je voulais dire.

— Si, c’est exactement ce que tu voulais dire.

— En tout cas, je te trouve hyper sexy, avec ton tournevis.

— On n’est pas dans un film X, tu sais.

— Je sais. N’empêche que tu me branches bien.

Concentrée sur sa tâche, Florence laisse malgré tout un sourire lui échapper.

— Tu n’arrêtes jamais, toi, hein.

— Tu voudrais que j’arrête ?

Un dernier coup de tournevis et la lumière jaillit.

— Je voudrais que tu me prennes au sérieux.

Franck lève les bras en signe de reddition.

— OK, OK, tu es vraiment électricienne et j’ai l’air d’un parfait crétin.

— Et dire que depuis tout ce temps, tu croyais jouer au beauf.

— Ouch. 

— Tu n’es pas le premier à trouver ça improbable.

Florence avance vers Franck.

— En revanche, tu es le premier à trouver ça séduisant. D’habitude, les gens trouvent ça ridicule. Cocasse, au mieux. Voire impressionnant.

— C’est impressionnant de voir une femme faire un métier d’homme.

— Un métier d’homme ? Tu crois que l’électricité se soucie de savoir ce qu’il y a dans ma culotte ?

— Sans doute pas, mais…

— Je sais… mais toi, oui.

Florence se presse contre Franck.

— Je ne te promets pas une réponse à ce sujet aujourd’hui, mais…

— Mais ?

— Le courant passe bien entre nous et si tu t’y prends bien, il se peut que tu me fasses disjoncter.

Les lèvres souriantes de Franck emprisonnent celles, gourmandes, que lui tend Florence.

Loin du baiser chaste de la veille, celui-ci est plus passionné. Les lèvres s’entrouvrent, les langues se délient et se lient et les mains se perdent sous les vêtements.

— Maman ? Tu fous quoi ? Le courant est revenu et ça fait des plombes qu’on t’att… ah OK, je vois…

Florence se fige en voyant Silas.

— C’est pour pouvoir tripoter ma mère que tu m’as filé tes gamines, donc.

Il dédaigne une éventuelle réponse de Franck et se tourne vers sa mère.

— Thom te réclame.

Sans un mot de plus, il tourne les talons et quitte le local, laissant Florence et Franck comme deux ronds de flan.

Épisode 12. Après la pluie vient le beau temps

Depuis qu’il l’a surprise dans les bras de Franck, Silas ignore royalement Florence, qui désespère de rétablir le contact. Il a quitté l’appartement pour rejoindre Kelly sitôt le petit déjeuner terminé, n’est pas rentré pour le déjeuner et Florence commence à s’inquiéter.

Après avoir accompagné Thom au club enfant du village, elle décide de faire un crochet par l’appartement de Magalie, au cas où Silas et Kelly y seraient.

Devant la porte, elle prend une grande inspiration et son courage à deux mains avant de toquer. Quand Magalie ouvre, son visage est fermé, ses traits, tirés. Florence affiche un sourire crispé et balbutie : 

— Bonjour, Magalie, je… je suis désolée de te déranger. J’imagine que tu es gênée, voire contrariée depuis les olympiades, mais… voilà : Silas est parti ce matin et il n’est pas rentré déjeuner. Je sais que je n’ai pas de raison de le faire, mais je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter, alors je… j’ai pensé que peut-être il était ici ou que… tu l’avais vu et je me suis dit que…

— Entre. Je vais faire du café.

Surprise, Florence accepte l’invitation. Elle s’assoit sur la banquette que lui indique Magalie et n’ose pas rompre le silence pendant que celle-ci s’affaire autour de sa cafetière.

— Ton fils va bien. Il est contrarié. Qu’est-ce que j’dis ? Il est furieux. Mais il va bien. Il a déjeuné avec nous.

— Oh, je… je vois. Je ne te dérange pas plus longtemps dans ce cas. Je vais repartir à sa recherche.

— Tu devrais le laisser respirer.

Florence laisse échapper un soupir de lassitude avant de répondre :

— Tu as raison. C’est juste que j’étais tellement inquiète.

— Je pensais que tu étais au courant, sinon, je serais passée te prévenir.

— Non, je… depuis hier, il refuse de me parler.

— Il nous a raconté, oui.

Florence sent le sol se dérober sous ses pieds. Elle ne sait plus si le sang afflue vers son visage ou s’il s’en retire, mais elle est à peu près certaine qu’il a cessé d’irriguer son cerveau.

— Je…

— Tu n’as pas à t’expliquer.

Florence relève lentement les yeux vers Magalie, l’air interrogateur.

— Tu lui plais, c’est évident. Et il te plaît aussi.

— C’est vrai, mais… honnêtement, tout ça complique encore un peu plus les choses entre Silas et moi et… tout se chamboule dans ma tête, je… ça me perturbe beaucoup. Mais c’est comme ça et je n’ai pas envie de m’excuser pour quelque chose que je ne contrôle pas.

— Et tu n’as pas à le faire.

— Je ne suis pas désolée d’avoir embrassé Franck. Mais je suis désolée que cela puisse mettre de la distance entre nous. Notre amitié naissante me fait du bien et…

— Je me fiche éperdument de ta romance avec Franck.

— Que… ?

— Écoute, la vérité, c’est que je viens d’apprendre que mon mari a engrossé sa poule et je te cache pas que ça m’en a foutu un coup.

— Oh ! Je suis désolée, je comprends, je…

— Pourquoi tu serais désolée ? T’y es pour rien.

— Bien sûr. C’est juste que…

— Te casse pas, j’te taquine.

Magalie marque une pause avant de poursuivre.

— Le truc, c’est que… j’avais espéré qu’il finirait par revenir et qu’on pourrait tout recommencer, mais ce bébé, ça… anéantit tout bonnement le dernier espoir qu’il me restait de recoller les morceaux.

— Je suis désolée. Je ne sais pas quoi dire qui pourrait te remonter le moral. Je suis bien placée pour savoir que, face à certaines situations, mieux vaut garder le silence.

— Tu as raison. Et tu vois, le truc, c’est que… je t’aime bien, Florence. Ça me fait un bien fou d’avoir une copine de mon âge avec qui jacasser, mais… Mon mari m’a larguée pour une fille plus jeune et…

Elle marque une pause, que Florence devine une vaine tentative de masquer le tremblement de sa voix.

— … quand je me regarde dans un miroir, je le comprends, lâche-t-elle avant d’éclater en sanglots.

— Mais non, Magalie, ne dis pas de bêtises, tu es magnifique.

Le réconfort apporté par la main compatissante sur son épaule et le compliment semblent ranimer Magalie et son esprit mutin. Elle chasse les larmes d’un revers de main et adresse à Florence une moue mi-boudeuse, mi-rieuse :

— C’est vrai, mais… pas assez pour Franck, ironise-t-elle.

— Il y connaît rien, sourit Florence.

— Je trouve qu’il a plutôt bon goût et je me réjouis pour vous.

Le sourire tendre et complice qu’elle offre à Florence lui réchauffe le cœur. Mais l’attitude surjouée qui protège Magalie reprend vite le dessus quand celle-ci déclare :

— Mais je refuse d’être la copine moche qui tient la chandelle.

— Arrête de dire que…

— Je suis moche ? Ou que vous allez vous bécoter sans arrêt ?

— Les deux ! Mais tu sais, on n’est pas des ados en rut, on va pas se tripoter toute la journée devant toi.

— C’est pour ça que c’est mieux si je suis pas là. Vous n’avez que quelques jours, il faut en profiter. Bécotez-vous, tripotez-vous, offre-toi un peu de bon temps, Florence. Tu en as le droit.

— Mais… et toi ?

— Je suis une grande fille, tu sais.

— Non, je veux dire… j’aime passer du temps avec toi.

— Alors, viens prendre le café entre deux séances de tripotages.

Les deux amies ricanent, complices. Puis le sourire de Florence s’efface, chassé par son inquiétude pour Silas.

— Je ferais mieux d’y aller.

— OK.

— À bientôt ?

— Bonne chance avec ton fils.

Florence quitte l’appartement la tête basse et décide d’aller se changer les idées à la piscine. Avec de la chance, elle y verra Silas. Et peut-être qu’elle croisera Franck.

Malheureusement, si Florence a aperçu Silas à la piscine, elle n’a pas eu l’occasion d’arranger les choses avec lui.

Assise sur la terrasse de son appartement, elle allume une cigarette quand elle reçoit la visite surprise de Franck.

— Tu fumes ?

— Quand je suis stressée, oui.

— Ah.

— Et toi ? Tu vas bien ?

— Oui, super. On a passé la journée à la plage avec les filles. On s’est bien amusé. Même si elles n’ont pas arrêté de réclamer Thom. D’ailleurs, il est pas là ?

— Il prend sa douche.

— OK.

Franck passe d’une jambe sur l’autre, ses mains s’agitent.

— J’ai croisé Magalie tout à l’heure.

— Ah ?

— Ouais. Elle m’a parlé de votre conversation.

— Je m’inquiète pour elle. Elle ne va vraiment pas bien, tu sais.

— Oui, c’est aussi l’impression que j’ai eue.

— J’aimerais l’aider, mais je sais pas trop comment je pourrais…

— Je lui ai proposé de venir dîner ce soir.

Florence écrase sa cigarette à moitié consumée et lève un sourcil circonspect.

— … avec nous.

— Elle ne se remet pas de sa rupture avec son mari, elle apprend qu’il va être père et qu’il n’y a plus aucun espoir qu’ils se remettent ensemble et tu veux lui imposer une soirée avec… nous ?

Incapable de formuler sa pensée et de nommer la relation qui a vu le jour entre eux, elle accompagne ses mots de gestes de la main allant d’elle à Franck, puis de Franck à elle. Devant son air effaré, il développe.

— J’ai pensé qu’un dîner tous les trois pourrait aider à lui changer les idées. C’est moi qui cuisine.

L’arrivée de Thom interrompt la réflexion de Florence.

— On va manger chez toi ? Avec Inès et Jade ? Trop cool !

Franck arbore un sourire ravageur.

— Tu ne peux plus refuser.

— Je peux faire exactement ce que je veux. Mais comme j’allais accepter, disons que ça tombe bien.

Ravi, Thom se jette dans les bras de sa mère.

— Super, approuve Franck. On dit chez moi dans une heure ?

— Disons ça.

— Trop cool ! Merci, maman ! trépigne Thom en resserrant son étreinte autour de sa mère.

— À tout à l’heure, bonhomme.

— À tout à l’heure, monsieur.

— Appelle-moi Franck !

— D’accord, Franck !

Thom s’extirpe des bras de Florence, qui regarde Franck s’éloigner vers son appartement.

— Je vais jouer à la console, maman. Tu veux bien ?

— Vas-y, mon poussin. Mais pas trop longtemps. Tu mets un chrono.

— T’inquiète, maman, je gère. Je surveille l’heure.

— Mais bien sûr…

Florence chasse l’image de la marmotte et du chocolat de son esprit, tandis que Thom se jette sur son lit et allume sa console portable.

— J’espère attraper un shiny, aujourd’hui !

— Bonne chance, poussin.

— Merci, m’man.

Florence quitte son fauteuil en plastique pour s’installer sur le transat de la terrasse, puis envoie un texto à Silas pour le prévenir du programme. Pour tuer le temps, elle ouvre son magazine de mots croisés. Mais le cœur n’y est pas et ses pensées divaguent, entre excitation et appréhension.

L’idée de passer une soirée tous les trois la réjouit, mais une petite part d’elle ne peut s’empêcher de regretter de ne pas passer cette soirée seule avec Franck.

Elle ne l’a pas revu depuis le baiser dans le local technique et l’envie de reprendre là où Silas les a arrêtés se fait un peu trop pressante.

Elle tente de chasser les images de plaquage contre un mur, d’étagères bousculées et de chair fermement agrippée qui défilent dans sa tête en se concentrant sur la grille force 3 posée sur la table, mais rien n’y fait.

De guerre lasse, elle se résout à se lever et se dirige vers le frigo. Elle en sort une bouteille de Cabernet d’Anjou rosé, qu’elle glisse dans un sac en tissu. Elle jette un œil à la pendule et hausse les épaules.

Tant pis, on sera un peu en avance.

Elle fait un crochet par la chambre de Thom avant de se rendre à la salle de bain.

— Éteins ta console, mon chéri, on va y aller.

— Déjà ? C’est l’heure ? Je sauvegarde et j’arrive !

Devant le miroir, Florence s’observe un moment. Elle se passe un peu d’eau sur le visage, le sèche et dépose un peu de rose sur ses lèvres. Un pschitt de parfum, un coup de brosse à cheveux, qu’elle noue en queue de cheval et la voilà prête. Satisfaite de son propre reflet, elle sourit. Elle se sent un peu idiote, à se pomponner comme une adolescente qui espère que la star du lycée va enfin la remarquer.

— T’es prête, maman ?

— Oui. Et toi ?

— Prêt !

— Alors, en route.

— On attend pas Silas ?

— Il sait où on est, il nous rejoindra.

— D’accord.

— Prends un gilet et on y va.

Devant l’appartement de Franck, elle prend une profonde inspiration. Thom lui lâche la main et s’élance en courant…

— Jade ! Inès ! Me voilà !

… fournissant à Florence un alibi parfait pour sa propre impatience.

— Je suis désolée, on est en avance, Thom ne tenait plus en place, ment Florence quand Franck l’accueille avec un sourire qu’elle perçoit aussi surpris que ravi.

— Aucun problème. Magalie est là aussi. Entre, je t’en prie.

Florence se raidit, puis se relâche immédiatement.

Allez, tout va bien se passer.

Elle entre en souriant.

— Bonsoir, Magalie. Tu es déjà là ?

— Oui, Kelly n’était pas là de la journée, je m’ennuyais comme un rat mort, alors j’ai pris une bouteille de rosé dans le frigo et je suis venue.

Florence pouffe en sortant la bouteille de son sac. Magalie la rejoint dans un éclat de rire qui attire l’attention de Franck, jusque-là occupé à la popote.

— Les grands esprits se rencontrent. Donne-moi ça, je vais la mettre au frais avec sa jumelle.

— Je ne sais pas ce que tu nous mijotes, mais ça sent extrêmement bon. 

— J’avoue que je m’attendais à une salade de pâtes, mais on dirait qu’il nous a sorti le grand jeu.

— Qu’est-ce que tu as contre la salade de pâtes ? se défend Florence en riant.

— Rien du tout. C’est sûrement ce que je vous aurais servi si on avait mangé chez moi.

— C’est une recette de pommes de terre saisies à l’huile, puis mijotées à feu très doux avec de l’ail et de l’oignon. C’est ultra gras et absolument délicieux.

— Il paraît que le gras, c’est la vie, plaisante Magalie en tapant sur son ventre.

— Ma peau et mes os en salivent d’avance et je me réjouis d’avoir une opportunité de rembourrer un peu tout ça. N’hésite pas à sortir la mayo et le pain.

— Avec trois feuilles de salade pour nous déculpabiliser !

— Et le rosé pour faire passer !

Florence et Magalie rient, mais Franck semble décidé à passer aux choses sérieuses.

— Je vous sers l’apéro, les filles ?

— Quelle bonne idée !

— On le prend sur la terrasse ?

— Pourquoi pas, oui. Il fait bon, on sera mieux dehors.

— Allez vous installer, j’arrive.

En sortant du bungalow, l’œil de Florence est attiré par une prise défectueuse.

— Dis donc, elle va mal, ta prise électrique. Tu leur as signalé ? C’est drôlement dangereux !

— J’ai prévenu les filles de ne pas y toucher. Figure-toi que c’est pour ça que j’étais au bureau d’accueil du village le jour de votre arrivée et de notre inoubliable rencontre.

— Ah oui, ce fameux jour où tu t’es comporté comme un goujat.

C’est un riant que Florence et Magalie rejoignent la terrasse. Malgré ses craintes, Florence se relaxe rapidement dans une ambiance plutôt détendue alimentée par une Magalie des plus joviale. Florence et Magalie papotent gaiement en attendant Franck. Au bout de quelques minutes, Florence le soupçonne même de traîner volontairement pour leur laisser un peu de temps en tête à tête.

Il finit malgré tout par les rejoindre, avec un petit plateau de toasts dans une main et un plateau avec les verres dans l’autre, sous les acclamations de Florence et Magalie.

Les trois amis retrouvent vite leur complicité. Florence se retient du moindre geste ou regard ambigu à l’encontre de Franck. Elle sait qu’il fait pareil de son côté, lui d’habitude si enclin aux remarques graveleuses et aux regards de braise.

Les enfants viennent à l’occasion pour boulotter quelques toasts et autres petits gâteaux apéro.

À table, ils font un passage éclair – contrairement à Silas et Kelly, qui ne daignent toujours pas se montrer – picorent à toute vitesse une infime partie de leur assiette et retournent faire les fous dans la chambre des filles.

À la fin du repas, Franck propose une partie de cartes pour digérer. Florence s’enthousiasme à l’idée de rejouer au tarot, plaisir que Magalie ne semble pas disposée à lui refuser. Le rosé est bien évidemment de la partie. Les verres s’enchaînent autant que les parties et la feuille de score se noircit dans la bonne humeur.

Il est déjà tard et Magalie bâille depuis un moment quand elle décide de rentrer se coucher.

— C’était une chouette soirée. Merci Franck. Le repas était délicieux.

— Merci, Magalie. C’est vrai que c’était très agréable.

— Je vais récupérer Thom et je file aussi. Je ne pensais pas qu’il était si tard.

— La soirée est passée à une vitesse incroyable.

— Oui, on n’a pas vu le temps passer.

— Je vais chercher Thom. Bonne nuit, Magalie.

— Bonne nuit. On se voit demain ?

— Rendez-vous à la piscine. De bonne heure et de bonne humeur !

Florence abandonne Franck et Magalie d’un signe de la main et entre dans l’appartement. De la chambre, elle entend vaguement les voix de Magalie et Franck. Dans l’embrasure de la porte de la chambre des fillettes, elle observe le sommeil paisible des enfants, quand Franck la rejoint. Il se place à côté d’elle et glisse son bras autour de ses hanches.

— Ils dorment si bien. Ce serait criminel de les réveiller.

— C’est vrai. Ils sont adorables. Mais je ne peux pas laisser Thom seul ici.

— Dors ici aussi ? 

Florence se tourne vers Franck. Dans la pénombre, elle n’arrive pas à déchiffrer son expression.

— Je te laisse ma chambre. Je peux dormir sur la banquette.

Florence prend la main de Franck posée sur sa hanche.

— Pourquoi on ne partagerait pas la chambre, plutôt ?

Franck se penche près de son visage et murmure : 

— Tu es sûre ?

— Dépêche-toi avant que je change d’avis.

— Justement, non. Je veux être sûr que c’est ce que tu veux.

— Je le veux, susurre-t-elle dans le creux de son oreille.

Sans défaire son étreinte, Franck entraîne Florence vers sa chambre. Il l’embrasse, glisse sa main sur la fermeture éclair de sa robe, la fait descendre doucement, puis s’engouffre sous l’étoffe. Il caresse la peau du dos de Florence, joue avec les agrafes de son soutien-gorge, libérant ainsi la poitrine menue.

Florence, de son côté, goûte avec avidité les lèvres de Franck, qui réveillent un corps endormi par des années de solitude. Elle laisse ses mains s’égarer sur son torse, courir jusqu’à sa braguette, qu’elle ouvre avec empressement.

Franck se défait de son pantalon, puis de son caleçon. Il fait couler les bretelles de la robe de Florence sur ses épaules, la fait glisser sur le sol. Il s’interrompt un instant pour admirer Florence, tandis qu’elle se débarrasse des restes de son soutien-gorge.

— Tu as des préservatifs ?

— J’aimerais te dire que non, ça ferait pas genre « le mec qui espère baiser pendant ses vacances », mais…

— J’aimerais que tu me dises oui, ça ferait pas genre « on peut pas baiser sans putain de capote ».

— J’en ai. Bouge pas.

— Je ne vais nulle part. Surtout dans cette tenue.

— Je te trouve encore trop habillée.

— Je remédie à ça pendant que tu vas chercher ton armure, preux chevalier.

Franck file sans demander son reste, mais non sans jeter un œil à Florence se défaisant prestement de sa petite culotte.

Quand il revient quelques minutes plus tard, il la trouve dans la même position, la culotte en moins.

— Fallait te mettre à l’aise, pourquoi t’es restée debout ?

— Je sais pas, je… voulais pas la jouer plan-plan.

— Et tu as cru moins plan-plan de rester plantée au pied du lit ?

Il la regarde avant de corriger.

— Rien chez toi ne peut être plan-plan. Tu es juste magnifique.

Il s’avance vers Florence, presse son corps contre le sien, pose ses lèvres sur les siennes, glisse sa langue dans sa bouche et la fait basculer sur le lit.

Florence s’abandonne sans retenue à cette étreinte. Elle donne, reçoit, prend, avide de cette tendresse qui lui manque depuis des années. Avide de peau, de lèvres, de caresses. Avide d’être désirée et de désirer.

Ils passent de longues heures à s’aimer avant de s’abandonner au sommeil.

Les hurlements de Thom réveillent Florence en sursaut. Elle enfile sa robe en toute hâte et se précipite dans la chambre des enfants.

Assis sur le lit, Thom essaie de reprendre son souffle. À grand renfort de mots tendres murmurés avec douceur, Florence serre Thom contre elle et s’applique à apaiser ses terreurs. Tout en le berçant, elle rassure Inès et Jade, un peu déboussolées par les cris de Thom. Rassérénées, les fillettes se rendorment sans demander leur reste.

Florence reporte son attention sur Thom. Elle pense à Silas. Est-il rentré ? Va-t-il bien ? Elle le saurait si elle n’avait pas passé la nuit ici à batifoler.

Submergée par un flot d’émotions contradictoires, Florence se redresse, prend Thom dans ses bras et quitte précipitamment l’appartement de Franck.

Épisode 13. La gifle

Quand Florence se lève, il est encore tôt et ses traits sont tirés. Elle a très peu, et très mal dormi. Même si elle a été rassurée de trouver Silas dans son lit en rentrant, elle n’a pu s’empêcher de ressasser leur dispute de la veille et sa désertion tout au long de la journée.

Le cauchemar de Thom a réveillé une inquiétude que les délices de cette nuit magique avaient sommairement muselée et même les souvenirs de son étreinte avec Franck n’arrivent pas à faire taire la culpabilité de s’être ainsi abandonnée et d’avoir failli à son devoir de mère, même si ce n’était que pour quelques heures.

Quand Silas se lève, son air renfrogné et son regard noir en disent long sur sa rancune, rajoutant une couche amère à l’angoisse de Florence.

— Et si on allait prendre le petit déjeuner au restaurant du village ? propose-t-elle à ses fils dans une vaine tentative d’égayer un peu cette ambiance pesante, avec un enthousiasme artificiel qui ne trompe personne.

— Oh oui ! Trop bien ! Y aura sûrement Inès et Jade, en plus !

— OK, morpion. Va pour un petit-déj collectif, concède Silas, dont les habituelles réticences s’effacent devant l’enthousiasme déroutant de son petit frère.

Florence et ses fils se rendent au restaurant dans un silence étouffant que même les bavardages de Thom ne parviennent pas à alléger.

Devant le buffet pourtant appétissant, Florence reste stoïque, l’estomac noué par la contrariété. Elle se décide malgré tout pour un thé, histoire de faire bonne figure et de justifier sa présence.

Le liquide brûlant coule dans son gobelet quand elle sent des bras musclés l’enlacer et les mots tendres de Franck se faufiler jusqu’à son oreille.

— Tu es partie sans ta petite culotte.

Florence se raidit et s’échappe de cette étreinte d’un geste sans équivoque. Elle évite le regard surpris de Franck en braquant le sien sur les mets qui s’étalent devant elle, feignant d’hésiter sur le choix de son petit déjeuner.

Heureusement pour elle, ils sont vite rejoints par une Magalie de fort bonne humeur en qui Florence voit la parfaite diversion.

— Oh ! Bonjour Magalie !

— Salut, la compagnie !

Son enthousiasme détonne particulièrement avec la gêne évidente de Florence et l’étonnement abasourdi de Franck. Florence s’y accroche pourtant de toutes ses forces pour tenter de sauver la face.

— Tu as bien dormi ?

— Super, merci. Et vous deux, comment ça va ? demande-t-elle d’un air de tata complice.

— Eux ? Ça va super. Maman s’est assurée que j’étais bien rentré quand elle a elle-même daigné rejoindre le bungalow familial, au beau milieu de la nuit, mon petit frère en pleurs dans les bras.

— Silas !

— Bah quoi ? C’est faux, ptet ? Tu vas me dire qu’entre les deux pauvres textos que tu m’as envoyés pour savoir où j’étais, t’as pas passé du bon temps avec ce blaireau ? assène-t-il en désignant Franck de son menton dédaigneux.

— Ce n’est ni le moment ni le lieu, Silas. On va retourner à l’appartement et parler de tout ça, mais arrête de te donner en spectacle, s’il te plaît.

— Me donner en spectacle ? Mais maman ? Tu t’es pas vue ? C’est toi qui te donnes en spectacle, là, à te faire tripoter au buffet du petit déjeuner par un type qui a dix ans de moins que toi.

La rage, la honte et le chagrin étouffent Florence. Les larmes s’échappent sans qu’elle puisse rien faire pour les retenir.

— Tu peux pleurer. Papa mérite pas que tu l’oublies comme ça pour aller t’envoyer en l’air avec le premier venu. Qu’est-ce qu’il penserait, s’il savait que tu es devenue une cougar ?

L’instant d’après, Silas se frotte la joue empourprée par la gifle et la colère. Il fixe sa mère, une expression de stupéfaction empreinte d’une profonde déception plaquée sur le visage. Les mots se bousculent et s’étranglent dans sa gorge, nouée par les larmes de rage qui inondent son visage. Après un regard circulaire sur l’assemblée abasourdie, il s’enfuit, Kelly sur les talons.

— Je suis désolée, je…

La phrase meurt dans une explosion de sanglots. Florence se laisse envelopper par l’étreinte de Magalie, qui l’emporte loin des curieux. Elle surprend le regard désemparé de Franck et le signe rassurant de Magalie.

— Occupe-toi de Thom, je m’occupe d’elle.

Si une part d’elle s’en veut de le traiter ainsi et voudrait trouver refuge en lui, la mère en elle n’a pour l’instant aucune once d’attention à lui accorder.

À l’abri des regards dans la cuisine de Magalie, Florence laisse libre cours aux larmes qu’elle parvient à peine à réprimer depuis qu’elle a quitté le restaurant. Magalie l’installe sur une banquette et, après un geste et un mot réconfortants, s’éloigne pour préparer du thé.

Quand les sanglots de Florence se calment, Magalie pose devant elle une tasse fumante, un pot de miel et un paquet de biscuits.

— Les petits plaisirs sucrés, ça n’arrange pas les problèmes, mais ça aide à les encaisser.

Florence essuie une larme et sourit en plongeant sa cuillère gorgée de miel dans l’eau bouillante. Elle mélange longuement le breuvage avant d’en extraire le sachet de thé. Elle s’empare de la tasse à deux mains et laisse la chaleur se répandre dans ses paumes au point de la brûler.

Alors elle prend la tasse par l’anse et souffle doucement sur le liquide fumant. Elle respire l’odeur gourmande du caramel en fermant les yeux et remercie intérieurement Magalie pour sa patience, son silence et ses ingrédients si pleins de réconfort.

Elle boit une petite gorgée du bout des lèvres et repose sa tasse devant elle.

— Je ne sais pas ce qui m’a pris.

— Moi, je sais ! Silas s’est comporté comme un sale petit con. Il t’a dit des horreurs, des choses qu’un fils ne dit pas à sa mère, tempête Magalie.

— Je n’ai rien contrôlé, c’est parti tout seul.

— Un fils se bat pour l’honneur de sa mère et lui, il te crache publiquement à la figure. Bien sûr que la gifle est partie.

— Ce n’est pas la bonne façon de répondre.

— Évidemment. Les livres d’éducation positive ont sûrement une réponse plus adaptée. Les saintes aussi. Mais t’es pas une sainte. T’es rien qu’une veuve désespérée qui se débat chaque jour avec son chagrin et celui de ses gamins.

Florence ferme les paupières sur les larmes qui menacent de perler et se réfugie dans une gorgée de thé.

— Tu fais comme toutes les femmes. Comme toutes les mères. Tu fais ce que tu peux. Et des fois, bah on peut pas grand chose et on fait de la merde. Mais on fait de notre mieux.

Florence acquiesce d’un hochement de tête.

— Je ne sais plus comment m’y prendre, avec lui. Depuis la mort de son père, il ne cesse de s’éloigner.

— J’imagine qu’il a du mal à gérer sa peine.

— Je ne demande qu’à l’aider.

— Tu n’arrives déjà pas à gérer la tienne.

— Justement. C’est quelque chose qu’on devrait partager, qui devrait nous rapprocher. Au lieu de ça, il s’isole.

— Tu as une idée de pourquoi ?

— Je sais qu’il vit mal que son frère ait été avec Daniel au moment de sa mort. C’est bizarre, mais… c’est comme si Thom et leur père formaient un club ultra privé dont Silas se sent exclu.

— Mais toi aussi, tu en es exclue.

— Ça ne suffit visiblement pas à faire de moi une alliée.

— C’est évident qu’il a du mal à surmonter la perte de son père. Et c’est aussi évident que ça te cause beaucoup de souci. Mais qui se soucie de ton chagrin à toi ?

— Plus grand monde. Après six ans, la plupart des gens pensent que je devrais aller mieux, aller de l’avant.

— Mais c’est pas le cas.

— Carrément pas. Comment je pourrais aller bien ? Je ne peux même pas aller mieux.

— Il te manque beaucoup ?

— Chaque minute, chaque instant. Quand le paysage est magnifique. Quand on fait un truc marrant. Quand je découvre quelque chose de nouveau. Ou quand je regarde le visage de nos enfants…

— Est-ce que Silas sait tout ça ?

— J’essaie de leur faire croire que je vais bien pour les aider à aller de l’avant, alors comment il le saurait ?

— Tu crois pas que ça aiderait qu’il le sache ?

— Tu crois que ça aiderait, toi ?

— Je ne sais pas, Florence. Mais il semble t’en vouloir d’apprécier un autre homme. S’il savait que ça ne change rien à ton chagrin ni à l’amour que tu continues d’éprouver pour son père, peut-être que…

— C’est tout ce qu’il me reste de lui, ce chagrin. La seule chose qui n’appartient qu’à moi.

— Telle mère, tel fils, conclut Magalie en souriant.

Assis sur une balançoire de l’aire de jeu déserte, Silas fulmine. Kelly a beau lui prodiguer toute sa tendresse, rien ne semble pouvoir apaiser sa colère.

— Non, mais tu te rends compte ? Non seulement elle trompe mon père avec le premier venu, mais en plus, elle me gifle. Devant tout le monde.

— Faut dire que tu y as été un peu fort.

— Tu la défends ? Tu approuves qu’elle m’ait frappé ?

— Pas du tout, ne dis pas n’importe quoi. Mais tu l’as poussée à bout.

— Moi aussi, je suis à bout.

— Et tu as aussi fait n’importe quoi.

— T’es de son côté, ou quoi ?

— Tu te rends compte des horreurs que tu lui as balancées ? De la façon dont tu l’as insultée ? Publiquement aussi, soit dit en passant.

— Je n’ai fait que lui dire ses quatre vérités.

— Et c’est quoi, ses quatre vérités ? Que ta mère est une traînée qui se soucie plus de son cul que de son fils chéri ?

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu m’engueules ?

— Mais regarde-toi, enfin. Tu te comportes comme un gros bébé pourri gâté.

— Mais qu’est-ce que tu… ?

— Tu crois vraiment que ta mère vit sa meilleure vie ? Qu’elle a retrouvé ses quinze ans et qu’elle a oublié son mari décédé et ses enfants ? Qu’elle a tellement chaud au cul qu’elle ne pense plus qu’à la meilleure façon de se faire culbuter par le premier mec qu’elle a rencontré et qui daigne lui montrer de l’intérêt ?

— Que…

— Tu la regardes, des fois, ta mère ?

— Je…

— Tu lui parles ? Tu sais ce qu’elle ressent ? Tu t’en soucies, au moins ? Ou tu ne penses qu’à ta jolie petite gueule ?

— Il t’arrive quoi, Kel…. ?

— Tu crois que la vie est facile, pour nos mères, Silas ? Tu penses que ma mère drague ouvertement les hommes parce que c’est une écervelée ? Une chaudasse ? Une salope, peut-être ?

— Jamais je…

— Ma mère, tout comme la tienne, est seule. Nos mères sont toutes seules. Pour nous élever, pour ramener de l’argent, pour répondre à nos besoins, pour traverser le quotidien et les épreuves. Tu crois que c’est comment, d’être seule tout le temps ?

— Je sais que c’est pas facile, mais…

— Écoute, Silas. Je sais pas ce que tu ressens, parce que mon père est encore vivant. Mais je vois chaque jour ma mère se battre pour moi. Je l’entends pleurer chaque fois qu’elle croit être seule. Est-ce que tu fais seulement attention aux pleurs de ta mère, Silas ?

— Je… saurais si elle pleurait en secret.

— T’es sûr ? Réfléchis bien.

Le regard de Silas se perd dans une profonde réflexion. Il se repasse en accéléré le film de leur quotidien, cherche des réponses dans la routine de sa mère. Tandis qu’il prend conscience de son indifférence à la souffrance maternelle, une larme naît au coin de son œil.

— T’as raison, Kelly. J’ai été un putain d’égoïste, j’ai pas fait attention, j’ai…

Les sanglots tentent d’étrangler sa voix, mais la révélation qui s’est imposée à la conscience de Silas se fraye à présent une voie royale vers l’explosion de la vérité.

— J’ai pensé qu’à ma gueule. À ma peine. Jamais à la sienne. J’en ai même voulu à Thom d’avoir été avec notre père quand il est mort.

— Pourquoi ?

— J’aurais voulu que ce soit moi.

Silas s’interrompt avant de révéler cette vérité qui le ronge depuis six ans.

— J’aurais voulu mourir avec lui.

Silas enfouit son visage baigné de larmes contre la poitrine de Kelly.


Quand il rentre à l’appartement, Silas trouve sa mère seule sur la terrasse, une cigarette à la main. Il prend une profonde inspiration, son courage à deux mains et s’approche d’elle.

— Salut, m’man.

Il lit l’hésitation dans les yeux qu’elle pose sur lui.

— Salut, mon grand.

Silas baisse la tête. Soudain honteux, il n’ose plus regarder sa mère. Sa voix se fait aussi basse que son regard quand il se lance : 

— Maman, je…

Florence l’interrompt d’une voix lasse, les yeux perdus dans le vague.

— Pas maintenant, Silas.

— Mais… je…

— Je n’ai pas la force pour ça maintenant.

Alors qu’il allait insister, Silas se reprend, décidé à ne plus mettre la pression sur sa mère.

— D’accord, maman. Fais-moi signe quand tu seras prête.

Florence hoche la tête en aspirant une bouffée sur sa cigarette.

Épisode 14. Coup de chaleur

Réunis autour d’un déjeuner morne et silencieux, Florence, Silas et Thom ne savent plus comment se comporter. Florence n’assume pas son geste envers Silas et n’arrive pas à lui faire face pour s’excuser et avoir l’explication qu’ils devraient avoir et dont Silas semble pourtant avide. Le cœur rongé par la peine et le chagrin, elle ne parvient même plus à maintenir les faux-semblants pour préserver Thom et ne peut qu’accepter quand celui-ci demande d’une toute petite voix :

— Est-ce que je peux aller au club enfants, s’il te plaît, maman ?

Florence force un sourire peu convaincant et acquiesce d’un signe de tête mécanique, estimant qu’il sera mieux là-bas avec ses amies, plutôt qu’avec sa mère et son humeur morose.

Le repas se poursuit avec pour seule animation une conversation artificielle entre les deux frères qui meuble le silence sans parvenir à détendre l’atmosphère. Dans un ultime effort aussi vain que douloureux, elle s’oblige à sourire à Thom et met le plus de douceur possible dans sa voix quand elle propose.

— Viens, je t’emmène.

Silas se redresse d’un bond.

— Va te reposer, maman. Je vais débarrasser la table, puis j’emmènerai Thom en allant retrouver Kelly… si tu es d’accord.

La proposition de Silas décontenance Florence presque autant que le ton inhabituel qu’il emploie et la précaution dont il fait preuve. À la fois touchée et méfiante, elle accepte placidement, de peur de réveiller l’humeur sarcastique de son fils.

— OK, si tu veux.

Elle caresse les cheveux de Thom, dépose un baiser sur sa joue et quitte la table pour s’isoler dans sa chambre.

Sur le chemin pour le club, Thom lève une frimousse interrogative vers son grand frère.

— Elle a quoi, maman ?

— C’est rien, morpion.

— C’est à cause de la dispute ce matin ?

— Oui… et non. C’est plus compliqué que ça.

— Tu veux bien m’expliquer ?

— J’ai été un vrai con avec maman.

— C’est pas la première fois, tu sais.

— Je sais. Mais là, j’ai vraiment été trop loin.

— C’est sûr, pour que maman te mette une claque, c’est que tu l’as vraiment fâchée.

— Ouais. Je l’ai jamais vue comme ça.

— Tu t’es excusé ?

— J’ai essayé, mais elle est trop fâchée… ou trop triste pour me laisser faire.

— Oh…

— Ça va s’arranger, t’inquiète.

— J’espère, parce que j’aime pas quand maman est triste.

Troublé autant par la détresse de son petit frère que par la sienne, Silas se dérobe et s’empresse de changer de sujet en se parant d’un enthousiasme dont la facticité n’échappe sans doute pas à Thom qui, ne sachant comment réagir, choisit d’imiter ses aînés.

— On y est ! Je repasse te chercher tout à l’heure, OK ?

— OK, Silas ! À tout à l’heure !

— Amuse-toi bien, morpion.

Florence somnole sur son lit, un livre dans les mains, quand la sonnerie de son téléphone la fait sursauter. Elle décroche, le cerveau encore dans le brouillard de sa trop longue sieste.

— Allo ?

— Madame Ferrier ? Ici Tania, du club enfant. Thom ne se sent pas bien. Je crois qu’il fait une insolation. Il faudrait que vous veniez le chercher.

L’inquiétude douche Florence aussi sûrement qu’un jet d’eau glacée.

— Comment ça, une insolation ? J’arrive tout de suite.

Elle se réveille instantanément, enfile ses sandales et se précipite au club enfant sans se soucier de ses cheveux en bataille et des plis sur son visage froissé.

Sur place, elle est trop inquiète et trop pressée pour faire une scène. Elle demande ce qu’il s’est passé, écoute à peine la réponse, obnubilée par l’idée de récupérer Thom, qu’elle prend dans ses bras sitôt qu’on l’amène enfin à elle. Sans un regard pour l’animatrice désolée, Florence porte Thom jusqu’à leur appartement.

Elle l’installe sur son lit, lui apporte un verre d’eau et applique un linge humide sur son front avant d’envoyer un SMS à Silas pour le prévenir. Alors qu’elle s’assoit au chevet de Thom, son téléphone sonne. Silas semble pressé de venir aux nouvelles.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Je ne sais pas. L’animatrice m’a parlé d’une insolation.

— Comment c’est possible ? C’est trop dur pour ces nazes de veiller à ce qu’il porte un chapeau et ne reste pas en plein soleil ? Quelle bande d’incapables.

— On ira leur passer un savon quand Thom ira mieux, Silas.

— Ouais, désolé. J’arrive.

— Non, pas la peine, ce n’est qu’une insolation. Profite de ta journée, je reste avec Thom.

— Mais, je…

— Je vais m’en sortir, tu sais. S’il y a quoi que ce soit, je t’appelle.

— T’es sûre ?

— C’est encore moi le parent, que je sache.

Silence.

— OK, m’man. Tiens-moi au courant, je quitte pas mon téléphone.

— À plus tard.

Épuisée par l’inquiétude permanente et les tensions de ses derniers jours, Florence plonge dans un désarroi plus profond encore que celui dans lequel elle se débat depuis des années. Elle vérifie que la communication avec Silas est bien coupée avant de fondre en larmes au chevet de Thom.

Quand Silas raccroche, son air soucieux n’échappe pas à Kelly.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Ça va pas ?

— Y a un problème avec Thom. Il est malade.

— Oh ? C’est grave ?

— Je sais pas. Ma mère dit qu’elle gère, mais elle a l’air bouleversée.

— T’es inquiet ?

— Carrément. Quand il s’agit de notre santé, elle flippe pour rien. J’suis sûr qu’elle est en train de pleurer.

— Tu veux rentrer ?

— J’avoue que je préfèrerais, ouais.

— J’comprends. En plus, c’est l’occasion de lui montrer que tu veux l’aider.

— Exact. Je suis désolé, Kelly.

— Ne le sois pas. Fonce.

Touché par la perspicacité de Kelly, Silas l’embrasse avant de filer à l’appartement.

En arrivant dans la chambre de Thom, il découvre sa mère en larmes, effondrée au chevet de son petit frère. Il pose une main hésitante et affectueuse sur son épaule.

— Je suis là, maman. Ça va aller.

Silas est ému par le visage bouleversé qu’elle lève vers lui. Elle a l’air complètement perdue. Du dos de sa main, Silas effleure le front de Thom.

— Bordel, il est brûlant.

Florence sursaute, touche à son tour le front de Thom. Silas voit dans ses yeux la panique et la terreur. Il déverrouille son téléphone et appelle immédiatement un médecin.

Épisode 15. Une soirée en pente douce

La nuit est longue et difficile pour Florence. Bien que le médecin qui a ausculté Thom se soit montré rassurant, elle a du mal à chasser l’inquiétude qui la ronge en permanence. Cette inquiétude viscérale de mère, doublée de celle que seuls les gens qui ont perdu quelqu’un brutalement peuvent comprendre.

Malgré les remontrances de Silas et ses propositions répétées de la remplacer pour qu’elle puisse se reposer, elle refuse de quitter le chevet de Thom, rafraîchissant sans relâche le linge humide posé sur son front brûlant. Elle prend sa température toutes les demi-heures et note consciencieusement le résultat.

Ce n’est que quand celle-ci repasse sous la barre des 40° qu’elle accepte de picorer le plateau-repas que Silas lui a apporté quelques heures plus tôt et qu’elle avait dédaigné jusque-là tout en culpabilisant d’en faire baver encore une fois à son aîné.

Mais, pour l’heure, c’est Thom la priorité. Elle aura bien le temps de dénouer la situation avec Silas dès que Thom sera rétabli. Ce mantra rassurant qu’elle se répète depuis des heures vole en éclats quand la pensée de son mari et de tout ce qu’elle croyait avoir encore le temps de dire et de faire avant qu’il ne meure brutalement la foudroie.

Prise par un sentiment d’urgence absolue, elle se précipite hors de la chambre de Thom pour hâter cette réconciliation dont ils ont tous les deux désespérément besoin, mais trouve Silas endormi, recroquevillé sur le canapé du salon.

Après avoir déposé une couverture sur le grand corps dégingandé de Silas, elle effleure sa joue d’un baiser, caresse ses cheveux avec une infinie précaution et une tendresse plus infinie encore, puis elle rejoint son propre lit pour tenter d’imiter ses fils.

À l’aube, les portes laissées grandes ouvertes accueillent les bruits du matin, qui se font une joie de lui annoncer le rétablissement fulgurant de Thom, confirmé dans la foulée par l’intéressé bondissant sur son lit.

— Salut, m’man, lance-t-il en sautillant à genoux sur le matelas.

— Eh beh ! On dirait pas que tu avais plus de quarante hier soir ! Comment tu te sens ?

— Super bien ! Mais j’ai la dalle !

— Alors, filons au restaurant nous sustenter. J’ai presque rien mangé hier et j’ai la flemme de préparer le petit déjeuner.

— Ouais, t’as l’air crevée.

— Ça, c’est parce qu’elle a passé la nuit à te veiller.

Thom se tourne vers Silas, qui se tient à l’embrasure de la porte de la chambre maternelle, emmitouflé dans le plaid dont Florence l’a couvert un peu plus tôt. Le visage encore bouffi de sommeil, il irradie de beauté et le sourire qu’il lance à sa mère lui fait fondre le cœur, lui faisant se jurer à elle-même de trouver dès que possible un moment pour régler les choses avec Silas.

— Au fait ? Ça veut dire quoi « sustenter » ?

C’est avec des cernes marqués et une bonne humeur retrouvée que Florence se traîne au petit déjeuner avec les garçons. Thom, qui tient à présent une forme olympique, gambade et plaisante avec Silas, laissant à sa mère un instant de répit et l’opportunité d’émerger malgré l’absence cruelle de café.

Au restaurant, elle est vite rejointe par Franck et Magalie, qui montrent des signes évidents d’inquiétude.

— Comment va Thom ? Kelly m’a dit qu’il était malade ?

— Tout le monde va bien ? J’ai vu un médecin du SAMU entrer dans votre bungalow hier soir, mais je n’ai pas osé venir prendre des nouvelles, surenchérit Franck.

— Oui, oui, je vous remercie. Tout le monde va bien. Thom a juste pris un coup de chaud hier après-midi. Comme il monte vite en fièvre, on s’est un peu inquiétés. C’est pour ça que Silas a appelé un médecin en urgence. Mais après un peu de paracétamol et une bonne nuit de repos, le voilà comme neuf. Je vais avoir plus de mal que lui à récupérer.

— Oui, ma pauvre, t’as l’air crevée. T’as dû te faire un sang d’encre.

— Pas plus que d’habitude.

Devant la moue dubitative de Magalie, Florence est bien obligée d’avouer.

— OK, j’ai passé une nuit de merde à imaginer les pires scénarios.

— Viens manger, ça va te requinquer.

Un peu à l’écart, Silas, rejoint par Kelly, observe le trio des adultes. S’il se réjouit qu’ils soient là pour changer les idées de sa mère, il s’en veut de ressentir une pointe de déception d’avoir encore manqué l’occasion de mettre les choses à plat avec elle.

— Ça va ?

— Ouais. Y a eu plus de peur que de mal, au final.

Kelly sourit en replaçant une mèche des cheveux de Silas.

— C’est bien que tu aies été avec elle.

— On n’a pas pu parler.

— Mais tu étais là. C’est ça le plus important.

— J’ai rien fait. Elle a presque pas touché au plateau que je lui ai amené. Elle a passé tout son temps auprès de Thom.

— C’est normal, tu crois pas ?

— Si, mais…

— Attention ! Tu recommences à faire ton petit prince égoïste.

— J’ai juste besoin de lui parler.

— Je sais, Silas. Mais mieux vaut attendre un moment propice. Propice pour tous les deux. Sinon, ce sera une discussion dans le vent.

— T’as raison. T’es vraiment la meilleure, souffle Silas en enlaçant timidement Kelly.

— Évidemment que j’ai raison. Laisse ta mère décompresser un peu, la suite viendra d’elle-même.

— OK. D’ailleurs, ça t’embête si on baby-sit Thom, aujourd’hui ?

— Ça m’embêterait si tu le baby-sittais sans moi.

— Cool. Viens, on va prévenir ma mère qu’on l’embarque.

— Non !

Aussitôt le « non » formulé, Florence s’en veut d’avoir répondu aussi sèchement. Elle essaie de corriger le tir.

— C’est gentil, Silas, mais… après la nuit qu’on vient de passer, je préfère le garder à l’œil.

— J’le surveillerai bien, promis. Et à la moindre alerte, je jure de le ramener.

— Steuplé, maman…

La petite voix plaintive de Thom ne suffit pas à émouvoir Florence.

— Je sais que tu veux m’aider, Silas. Et je sais que je peux te confier Thom les yeux fermés. Tu es un grand frère génial et tu as montré hier que tu es responsable. C’est juste moi. Je peux pas…

— T’inquiète, Silas, intervient Magalie. Profite de ta journée avec Kelly, je reste avec ta vieille mère.

Silas cède, visiblement à regret.

— Je garde mon portable à portée de main, si t’as b’soin.

— Promis, mon grand. Je t’appelle s’il y a le moindre souci.

— OK, m’man. Essaie quand même de te reposer.


La bonne humeur de Magalie et l’énergie de Thom ont fini par avoir raison du cafard de Florence. Entre une promenade, un déjeuner gourmand et une après-midi farniente à la piscine, il est près de 18 h quand Magalie prend congé.

— Je file, ma belle. J’aimerais être rentrée pour le retour de Kelly.

— Je comprends. Tu n’étais vraiment pas obligée de sacrifier ta journée pour moi.

— C’était ça ou passer la journée à cramer toute seule au bord de la piscine.

— À la place, tu l’as passée à y cramer avec moi !

— Ah ah ! Plus sérieusement, ça m’a fait plaisir de passer cette journée avec toi.

— Et moi, donc ! D’ailleurs, je devrais te remercier au lieu de faire comme si je n’avais pas besoin d’aide. Passer la journée avec toi m’a changé les idées et j’avoue que j’avais besoin de ça.

— Mon petit doigt me dit qu’un autre ange gardien va poursuivre la mission pour te changer les idées aussi pendant la soirée.

Florence ne peut retenir un sourire, aussitôt terni par un douloureux sentiment de gêne et de gâchis.

— Il m’a parlé de ton départ précipité en pleine nuit et de ta froideur ce matin. Explique-lui, il n’a besoin que de ça et d’un peu de place auprès de toi.

— Merci, Magalie.

— Allez, je file. À demain, ma beauté.

Florence sourit en regardant Magalie s’éloigner. Elle s’apprête à rentrer quand une voix masculine la fait sursauter.

— Désolé, je ne voulais pas te faire peur.

— Franck ?! Non, ce n’est rien, c’est juste l’effet de surprise.

— Tu ne t’attendais pas à me voir débarquer ?

— Disons que je n’osais pas l’espérer, vu la façon dont je me suis comportée avec toi ce matin.

— Les choses sont compliquées. Je peux comprendre, tu sais.

— Je suis désolée. J’ai perdu l’habitude de me confier. Et je ne veux pas t’embêter avec mes états d’âme.

— Je ne veux pas seulement coucher avec toi, Florence. Tu as un corps sublime, certes, mais je suis tout autant attiré par ton esprit. Par ton âme. Et tous ses états.

Dans un sourire timide, Florence ose formuler l’idée qui lui trotte dans la tête depuis quelques heures : 

— Ça serait chouette qu’on aille faire une balade en rosalie tous ensemble, tu trouves pas ?

— Maintenant ?

L’air hébété de Franck arrache un sourire à Florence.

— Non, idiot ! Demain. Et après, on irait déjeuner au resto tous ensemble.

— Quand tu dis « tous ensemble », c’est tous ensemble qui ?

— Nous tous ! Toi et les filles, Magalie et Kelly et moi et les garçons.

— T’es sûre de ton coup, là ? Non, parce que je te rappelle que ton fils aîné me déteste.

— Si je te promets que tout se passera bien, tu me crois ?

— Même si tu me promets qu’il va m’en faire baver toute la journée, je viens. Je demande ça pour toi. Est-ce que tu pourras supporter ? En plus, je vais transpirer comme un porc. Je vais sentir l’homme et j’ai peur que tu ne saches pas résister à mon charme viril.

Le souvenir de l’odeur de sa peau chatouille les narines et les sens de Florence. Elle prend une profonde inspiration pour retrouver ses esprits.

— Promis, j’essaierai de me retenir de te sauter dessus à l’arrière de la rosalie.

Florence surprend une lueur dans l’œil de Franck, qui semble déjà avoir tiré un trait sur sa froideur matinale.

Épisode 16. En voiture, Rosalie !

Requinquée par le soutien de ses amis, la forme olympique de Thom et la perspective d’une réconciliation imminente avec Silas, Florence est de bonne humeur et c’est en sifflotant qu’elle pose un bol de café fumant devant son aîné.

Reconnaissante des efforts de Silas, elle essaie de lui montrer qu’elle a remarqué sans savoir comment dissiper cette gêne qui s’est installée entre eux et a remplacé l’agressivité. Le moment n’est jamais propice et, même si elle a du mal à se l’avouer, elle redoute surtout que l’explication qu’il semble attendre autant qu’elle ne se passe pas aussi bien que prévu et qu’ils reviennent au point de départ. Incapable de supporter à nouveau les remarques et les agressions incessantes de son fils, Florence oscille maladroitement entre le chaud et le froid.

— Tu es sûr que ça t’ennuie pas, cette balade en rosalie ?

C’est le moment que choisit Thom pour montrer sa frimousse encore bouffie de sommeil.

— C’est qui, Rosalie ?

Silas repose son bol et attrape une tartine avant de répondre à son petit frère.

— C’est pas quelqu’un, morpion. C’est le nom du bidule dans lequel on va aller se promener aujourd’hui. C’est des sortes de voiturettes à pédales à plusieurs places.

— Ah ! C’est le truc qu’on a vu l’autre jour ?

— Avec les gens qui arrivaient pas à monter la côte, ouais, c’est ça, morpion.

— Cool ! C’est trop bien ! On y va tous les trois ?

La bouche pleine, Silas adresse à Florence un regard qu’elle interprète comme un passage de relai silencieux.

Après un petit déjeuner aussi copieux que convivial, Florence rassemble ses troupes pour rejoindre le lieu du rendez-vous qu’ils ont fixés avec Franck et Magalie. Au moment de quitter le bungalow, elle adresse un sourire empli de tendresse à Silas et effleure sa tignasse blonde, s’attendant à se faire rabrouer. Mais Silas n’en fait rien. Au contraire, il baisse la tête avec un sourire à la fois gêné et heureux. Ce moment fugace de complicité mère-fils est interrompu par l’enthousiasme de Thom, qui vient d’apercevoir Jade et Inès, suivies de près par Franck.

— Bonjour tout le monde ! Les filles étaient bien trop impatientes de retrouver Thom, alors nous voilà. Et puis, c’est idiot de se rejoindre à l’entrée du village alors qu’on est voisins.

Florence surprend le regard de Franck vers Silas. Elle en déduit qu’il s’attend sans doute à un commentaire acerbe de sa part sur l’idiotie. Ou peut-être est-ce elle qui le redoute. Mais la remarque acerbe ne vient pas et Franck chasse la migraine qui menaçait d’exploser dans le crâne de Florence quand il effleure son front de ses lèvres. La petite troupe se rend dans la bonne humeur à l’entrée du village vacances pour y retrouver Magalie et Kelly.

— Bon, comme on est nombreux et que la voiture n’est pas une bonne option pour Florence, je propose qu’on y aille toutes et tous en bus, lance Franck d’un ton à la fois enjoué et un brin autoritaire.

Silas, Kelly et Thom approuvent bruyamment tandis que Florence affiche son approbation avec un sourire à la fois gêné et reconnaissant. Seules Magalie et les filles de Franck semblent ne pas comprendre, même si les questions des fillettes sont davantage orientées sur la promenade en rosalie que sur le mode de transport pour s’y rendre.

Alors qu’elle leur explique la situation, Florence fait mine de ne pas remarquer les grimaces de Franck qui tente de faire comprendre discrètement la situation à Magalie et passe aux aveux autant pour elle que pour les fillettes.

— J’ai très peur en voiture. C’est pour ça que votre papa propose qu’on aille au magasin de Rosalie en bus.

Les fillettes poussent un « Aaaaah » qui semblent exprimer autant leur satisfaction de comprendre enfin la situation que leur empathie pour Florence et sa phobie des voitures.

Quand Florence tourne son sourire complice vers Magalie, elle voit la compréhension illuminer son visage et la possibilité d’une gaffe rapidement avortée. Magalie adresse un hochement de tête entendu à Florence avant de lui prendre le bras.

— Alors allons-y en bus. De toute façon, j’aime pas conduire en tongs.

Après un trajet bruyant et joyeux en bus, la petite bande marche gaiement en direction du magasin de location de rosalies. Du moins le croit-elle. Mais le temps passe et le magasin de location n’est toujours pas en vue. Légèrement désemparée, Florence bredouille et finit par admettre la possibilité qu’elle ait mal recopié l’itinéraire et qu’ils soient perdus.

— On s’en, fout, on n’a qu’à aller ailleurs, lance Silas.

— Mais j’ai réservé, ça ne serait pas correct.

Kelly lâche la main de Silas, qu’elle tenait depuis leurs retrouvailles à l’entrée du village vacances, la glisse dans la poche de sa jupe et sort son téléphone dans un geste triomphal. Elle lance d’un clic son application mobile de géolocalisation avant de demander à Florence :

— Vous avez l’adresse ? On va trouver ça en moins de deux !

Florence fouille dans son sac à main en quête du prospectus glané à l’accueil du camping. Le nez dans le foutoir qu’elle transporte avec elle en toutes circonstances, elle entend Kelly pester :

— Zut, j’ai oublié de recharger mon téléphone et ma batterie est presque vide.

Elle hésite et ose une petite taquinerie en croisant intérieurement les doigts pour que Silas la prenne avec autant de calme que celui qu’il affiche ces derniers jours :

— C’est mieux qui Silas. Lui, il a carrément oublié son chargeur à la maison et sa batterie est vide depuis déjà plusieurs jours.

Elle sourit en anticipant la réplique ronchon qu’il ne va pas manquer de lui asséner, mais c’est un marmonnement approbateur qui arrive à ses oreilles.

Après quelques secondes et alors qu’elle sent son entourage s’impatienter, Florence finit par brandir le flyer et indique l’adresse à Kelly, qui l’entre dans son appli GPS avec une dextérité des pouces qui impressionne Florence.

— Ah bah on n’est pas loin, on a juste tourné un peu trop tôt, regardez !

Après quelques rires moqueurs et une ou deux blagues sur la capacité de Florence à lire un itinéraire, il ne faut ensuite que quelques minutes au groupe pour retrouver le magasin et honorer sa réservation, au grand soulagement de Florence.

Commence alors un périlleux conciliabule pour tenter de constituer les groupes.

— Malheureusement, il n’y a pas de rosalie à huit places. On va donc être obligés de se séparer en deux groupes le temps de la promenade.

— Moi, j’veux rester avec toi, maman !

Florence sourit à Thom. Elle-même rechigne à l’idée de ne pas monter avec lui.

— Kelly et moi, on monte dans la même rosalie !

— Ça va de soi, mon cher Silas, ironise Magalie.

— Moi, j’veux être avec Thom, ordonne Inès.

Plus réservée, Jade s’exprime de façon moins péremptoire, mais tout aussi déterminée. Le calcul est vite fait, il y a plus d’enfants que d’adultes et les trois plus jeunes refusent catégoriquement de se séparer. Le cœur de Florence se serre. Soit elle baby-sit les trois plus petits pendant que Magalie, Kelly, Silas et Franck partent de leur côté, soit elle abandonne Thom aux bons soins de Magalie pour profiter d’un moment avec Franck. Magalie, qui semble comprendre le dilemme qui agite Florence, tente d’amadouer Thom.

— Thom, mon chat, tu veux pas venir avec les filles et moi dans une rosalie ? On va bien se marrer, tous les quatre.

Thom lance à Magalie un regard chargé de reproches et de détresse. Les larmes perlent au coin de ses yeux avant de rouler sur ses joues. Il se jette contre les jambes de Florence et s’y accroche avec l’énergie du désespoir.

— Je veux rester avec maman !

— Tu veux pas venir avec Kelly et moi ? propose Silas.

— Nan, j’veux être avec mes copines !

— Fais pas ton bébé, Thom, putain, lance Silas.

— Silas, sois gentil !

— Pardon, m’man, mais il est relou, là, avec son caprice.

Florence s’accroupit devant Thom.

— Ton frère le dit mal, mais il a raison, mon poussin. Tu fais un caprice, mais tu sais très bien que tu ne peux pas décider pour nous tous. Il faut que tout le monde soit d’accord.

— Mais je…

Kelly interrompt Thom.

— Au lieu de perdre des plombes à négocier et à faire chialer les gosses, si vous regardiez le panneau du magasin de location, vous verriez qu’il y a des rosalies 4-6 places, lance Kelly, goguenarde.

— Tu es d’une grande sagesse, pour une jeune fille de 16 ans, concède Florence.

— Vous avez qu’à rester entre adultes avec les mômes et Silas et moi, on part de notre côté.

— C’est surtout une petite effrontée très rusée, corrige Magalie, qui transpire un mélange subtil de reproche et de fierté.

Après un bref regard de concertation, Florence et Magalie donnent leur accord pour le plan de Kelly, dont l’autosatisfaction n’échappe à personne. Sitôt l’accord trouvé, le responsable de la boutique les rejoint avec un sourire qui en dit long sur le degré de divertissement qu’ils viennent de lui offrir et leur désigne les rosalies qui leur sont attribuées.

Tout le monde s’installe dans un brouhaha joyeux et les deux jeunes amoureux sont autorisés à filer de leur côté après avoir convenu d’un horaire ferme de retour et avoir entendu moult avertissements et consignes de sécurité angoissés de la part de Florence.

Le reste de la troupe se répartit dans la rosalie six places sous l’autorité de Magalie, qui place Thom et Jade devant et s’installe au centre avec Inès, laissant l’intimité de l’arrière à Franck et Florence.

Après quelques tergiversations sur la direction à prendre rapidement écourtées par l’agacement impatient des enfants, la rosalie démarre en direction de la mer, avec pour objectif une promenade le long de l’esplanade.

Florence et Franck profitent de la relative intimité qui leur est offerte pour échanger des sourires adolescents en se tenant la main, tandis que Magalie s’échine à calmer les chamailleries d’enfants qui ne sont pourtant pas les siens.

— Moi aussi, je voulais être à côté de Thom !

— Mais voyons, Inès, on a tiré au sort et tu étais d’accord.

— J’m’en fiche ! Pourquoi c’est que Jade qui peut être avec Thom ?

— C’est bête qu’on peut pas être tous les trois devant, regrette Thom.

— « Qu’on ne puisse pas », corrige Florence en lâchant à regret le regard de Franck pour diriger le sien vers sa progéniture.

— Inès, ça suffit. Ne fais pas un caprice, s’il te plaît. Profite de la promenade, supplie Franck.

— Je veux en profiter avec Thom !

— Si seulement Kelly était là, elle saurait quoi faire ! plaisante Magalie.

— On voit que tu n’as plus de jeunes enfants !

Florence ricane avant d’apporter définitivement la paix parmi les occupants de la rosalie.

— Inès, tu pourrais laisser Jade profiter de sa place pendant l’aller et ensuite, vous pourriez échanger de place au moment de rentrer ? Comme ça, c’est toi qui feras le retour à côté de Thom.

— Génial ! T’es trop forte, maman !

L’enthousiasme de Thom arrache un rire aux trois adultes, tandis qu’Inès accepte de mauvaise grâce la solution de Florence.

— J’veux bien, mais c’est quand même pas juste ! J’suis la plus vieille, c’est moi qui devrais être devant !

— Au contraire, ma chérie. C’est très juste et tu le sais très bien. Ne fais pas ta mauvaise tête, c’est à toi que tu vas gâcher ce qui devrait être un bon moment.

Inès se retourne pour toiser son père. Florence veut lui lâcher la main, mais celui-ci la retient d’une légère pression, qu’il relâche immédiatement. Il décoche son sourire le plus désarmant à Inès. Florence s’amuse de voir que même ses filles ne peuvent résister à ce sourire ravageur, mi-moqueur, mi-séducteur. Elle se sent un peu plus fondre et s’enhardit à communiquer cet élan amoureux en serrant doucement la main qu’elle a finalement choisi de ne pas quitter.

De leur côté, Silas et Kelly profitent de leur promenade en amoureux. Partis dans le sens contraire du groupe des adultes, ils pédalent tranquillement le long du front de mer tout en se dévorant des yeux. Heureux de passer un moment en tête à tête loin des adultes et de leur bande de potes estivaux, Silas propose à Kelly de garer la rosalie pour profiter d’une glace sur la plage.

— T’as pas peur qu’on nous pique la rosalie ?

— Qui voudrait voler ça, sérieux ? En plus, y a plein de monde partout, personne va partir avec une rosalie comme ça.

— Ma parole, t’es aussi naïf que t’es beau.

— Et toi, t’es plus conformiste et sage que ce que je pensais.

Rompu à l’exercice de la provocation, Silas sait piquer là où ça fait mal. Il est certain d’avoir fait mouche et ne peut retenir un sourire de triomphe quand Kelly l’entraîne vers le marchand de glaces.

— Fanfaronne pas trop, beau gosse. Ce sera pas toujours aussi facile de me manipuler…

— C’est mon charme ou ta fierté qui t’a fait changer d’avis ?

— C’est l’idée d’une glace à l’italienne gratuite qui m’a convaincue. Parce que c’est toi qui régales, mon grand.

— Je ne voyais pas les choses autrement, gente damoiselle, concède-t-il dans une révérence exagérément gracieuse.

Silas et Kelly interrompent leur joute verbale devant le glacier pour annoncer fièrement le parfum qu’ils ont choisi.

Les glaces en main, ils joignent leurs mains restées libres et se dirigent nonchalamment vers la plage. La mer est basse et ils ont terminé leur glace quand ils arrivent au bord de l’eau. Silas consulte sa montre.

— On a encore un peu de temps avant l’heure du rendez-vous. Tu veux qu’on se trempe les pieds ?

— Les pieds et le reste !

— J’ai pas mon maillot.

— Et alors ? Moi non plus. T’as peur de te mettre en caleçon sur la plage ? À moins que t’aies peur que tout le monde voit ton calebar Pat’ Patrouille !

Sans laisser à Silas le temps de rétorquer quoi que ce soit, Kelly s’enfuit en retirant prestement son t-shirt, qu’elle lance sur le sable avant de se délester de sa jupe et de ses sandales et de se jeter dans l’eau.

— Purée ! Elle est gelée !

Silas la regarde, envieux de sa liberté et de sa spontanéité.

— Allez ! Fais pas le neuneu ! Rejoins-moi !

Aimanté par les beaux yeux de Kelly, Silas abandonne à son tour ses chaussures et son t-shirt et se précipite dans l’eau. Il est vite coupé dans son élan par la température de l’eau, qui le saisit et lui coupe le souffle et la circulation.

— Tu vas pas faire demi-tour, hein ?

— T’inquiète, j’arrive ! Dans deux secondes, tu vas moins faire ta maligne !

Déterminé, Silas fait fi de sa faible résistance au froid et s’élance dans l’eau. En quelques enjambées, il rejoint Kelly, qui l’éclabousse en riant avant de se jeter à son cou.

Sans surprise, le chahut d’amoureux dégénère doucement en tendres ébats adolescents. Les corps et les lèvres se joignent, faisant oublier le monde et perdre la notion du temps.

Vaincu par le froid, Silas s’arrache à contrecœur de l’étreinte de Kelly et quitte la morsure de l’eau en grelottant. Après avoir enfilé son t-shirt, il jette un œil inquiet à sa montre.

— Merde ! On est en retard !

Il s’interrompt en voyant le visage blême de Kelly, qui regarde fixement le sol.

— Putain ! Quelle conne ! Mon portable est tombé dans le sable quand j’ai balancé ma jupe.

— Il a ptet rien, t’inquiète. Allume-le pour voir ?

Kelly ramasse son portable avec une précaution infinie. Elle essuie doucement le sable collé à l’écran, souffle délicatement sur les orifices pour chasser les grains de sable qui essaient de s’y insinuer, puis elle prend une profonde inspiration avant de déverrouiller l’écran.

— Merde, il s’allume pas.

— C’est rien, c’est ptet juste la batterie qui s’est vidée.

L’hypothèse de Silas fait naître un maigre espoir sur le visage de Kelly.

— T’as ptet raison, ouais, admet-elle en le fourrant rageusement dans sa poche. Putain ! J’espère qu’il est pas foutu !

Silas la ramène bien vite à une autre réalité tout aussi déplaisante.

— Ouais, bah on sera bientôt foutus aussi si on se dépêche pas de rejoindre les autres.

Kelly attrape le poignet de Silas pour regarder sa montre.

— Merde ! Déjà ?

— Ouais. J’espère que t’as de bonnes jambes, parce qu’il va falloir pédaler.

— T’inquiète pas pour mes jambes, retournons vite à la rosalie !

Ils se rhabillent en hâte et courent jusqu’à l’emplacement où ils ont garé la rosalie

Quand ils arrivent, essoufflés, à l’endroit où elle est censée être, leurs visages se décomposent.

— Merde ! Elle est où ?

Déconcertée, Kelly regarde partout autour d’elle.

— On l’avait bien laissée là ? interroge Silas.

— Bah ouais.

— T’es sûre ?

— Oui, j’te dis. Pas toi ?

— Euh… si, j’crois qu’on l’avait garée ici.

— On peut pas avoir oublié où on l’avait laissée.

— Mais elle a pas pu disparaître !

— Ben faut croire que si.

Florence regarde une énième fois l’heure sur son portable. Elle a beau tenter de dissimuler la nervosité de ses gestes, elle sait bien que Magalie comme Franck sont parfaitement conscients de son état de stress. Si les dix premières minutes d’attente ont été consacrées à pester contre l’insouciance de la jeunesse et la promesse que le supplément que leur retard va coûter sera directement prélevé sur leur argent de poche, la onzième minute sonne pour Florence le glas de sa très relative insouciance.

Elle s’agrippe au bras de Franck et lance un regard de détresse à Magalie. Au lieu de réconfort, c’est le désarroi qu’elle lit sur le visage de Magalie, qui est doucement mais sûrement en train de la rejoindre dans le club des mères inquiètes.

— Maman ? Il est où, Silas ?

— Il est pas loin, t’inquiète pas, mon poussin.

L’inquiétude que Florence perçoit chez Thom vient se greffer à la sienne jusqu’à la rendre suffocante. Percevant probablement la détresse de Florence, Franck vient en renfort et appelle ses filles à la rescousse pour détourner l’attention de Thom.

Alors que Florence essaie de se contenir et de réfléchir à la situation, le gérant du magasin de location interpelle le petit groupe.

— Excusez-moi ? Un de nos employés vient de rentrer avec une rosalie qui semblait abandonnée près de la plage. J’ai vérifié, c’est celle de vos ados. Ils ont dû la laisser sans surveillance le temps d’aller se baigner, mais il n’a pas pu les identifier et la consigne, en cas de rosalie abandonnée, c’est de la ramener.

Le soulagement détend les traits et les esprits.

— Vous pouvez nous indiquer l’endroit exact où il l’a retrouvée, s’il vous plaît ?

— Pas de souci. Vous avez une appli de géolocalisation ? Je vais vous mettre un repère sur la carte.

— Merci beaucoup, c’est très aimable à vous.

Florence, Franck et Magalie se regardent.

— Bon, comment on fait ? attaque Florence.

— Bah on va les chercher.

— À pied ?

— Je sais pas. C’est loin ? Ça m’embête de repayer de la rosalie, avoue Magalie du bout des lèvres.

Florence lance rapidement le calcul d’itinéraire.

— Un bon quart d’heure de marche.

Magalie prend la main de Florence.

— Ça va aller ?

— Il faut bien.


Après une quinzaine de minutes de marche énervée, la troupe retrouve Kelly et Silas. Et moins de quinze secondes plus tard, Florence perd tout son sang-froid.

— Non, mais ça va pas ? Il vous est passé quoi par la tête, bon sang ?

Magalie pose une main sur le bras de Florence.

— T’inquiète, je vais pas le gifler.

La pression redescend d’un coup et Florence pouffe de concert avec Magalie et Franck, devant Silas et Kelly qui se regardent d’un œil à la fois soulagé et déconcerté.

— Désolé, m’man. Je voulais pas t’inquiéter. On n’a pas trop vu le temps passer et… tu vas encore plus m’engueuler, mais… quand on est remonté, la rosalie était plus là. Je crois qu’on se l’est fait voler.

Florence peut lire le courroux dans le regard que Magalie lance à sa fille.

— On a essayé de vous appeler, mais mon téléphone est tombé dans le sable et j’arrivais pas à le rallumer. On est désolés.

Florence prend une profonde inspiration. Elle se retient de serrer Silas dans ses bras de toutes ses forces. Une façon comme une autre d’éviter un énième rejet. Tandis qu’elle rumine sa frustration, Franck apporte une précision de taille aux enfants.

— Un employé de la boutique de location a vu la rosalie abandonnée, il l’a ramenée au magasin.

— Ah ouf ! Je préfère ça.

Magalie semble prendre un malin plaisir à torturer Kelly et Silas.

— T’enflamme pas trop, petit. On a dû payer un supplément à cause de vos bêtises.

— On va vous rembourser, promis !

— C’est ce qui était prévu.

La mine déconfite de son fils arrache un sourire à Florence. Elle ébouriffe la tignasse blonde de Silas et s’agenouille devant Thom.

— Tu vois ? Je t’avais dit qu’on retrouverait vite ton grand frère.

Thom se défait de l’étreinte de sa mère et adresse une pluie de reproches à Silas.

— T’as pas intérêt à disparaître encore comme ça ! Ça va pas, la tête ! On a eu super peur, avec maman. Et moi, jai cru que…

Il s’interrompt dans un sanglot trop lourd pour être retenu. Avant que Florence ait pu intervenir pour consoler son fils, Silas s’agenouille devant son petit frère et relève doucement son menton.

— Je suis désolé, morpion. Je voulais pas t’inquiéter. Mais je vais bien, c’est fini, maintenant.

Le groupe garde un silence pudique devant cette mise au point entre frères. Même Inès et Jade observent la scène avec une gravité empreinte de toute l’affection qu’elles portent à Thom.

— Ouais, bah, maintenant, tu restes avec nous tout le temps !

— Allons, morpion, tu sais bien que c’est pas possible. On va pas tous aller au Club enfants avec toi. Et toi, tu vas pas arrêter de t’amuser avec tes amies pour me surveiller.

Thom baisse la tête. Florence le prend dans ses bras.

— Oh ! Que tu es lourd, mon grand !

Elle écarte une mèche des yeux de Thom, qui renifle un grand coup.

— Je sais qu’on a tous peur les uns pour les autres. Parce qu’on s’aime, et à cause de ce qui nous est arrivé.

Elle s’interrompt un instant pour fouiller sa poche à la recherche d’un mouchoir.

— Mais être toujours tous ensemble n’empêchera pas un malheur d’arriver, poursuit-elle en essuyant le nez de Thom. Ça ne fera que t’empêcher de vivre ta vie, mon poussin.

Thom enfouit sa frimousse dans le cou de Florence, qui sent la main de Franck enlacer doucement sa taille.

— Que diriez-vous d’oublier tout ça autour d’un déjeuner ? C’est moi qui invite ! propose-t-il avec un enthousiasme à la fois exagéré et sincère.

La petite voix de Thom s’échappe du cou de sa mère pour approuver, suivie de près par celle de Magalie, qui surenchérit :

— Et après, sieste à la plage !

Après un regard tendre à Silas, Florence acquiesce.

— Et ce soir, vous êtes toutes et tous invités pour le dîner, lance Florence sans réfléchir, portée par l’énergie du moment.

— Ah oui ? Par qui ? interroge Magalie.

— Inès et Jade, elles vont manger chez nous ? coupe Thom.

Florence caresse la chevelure de Thom avant de le reposer au sol.

— Oui, mon grand. Enfin, si leur papa accepte.

Elle accompagne sa remarque d’un regard à Franck, qui opine du chef pour signifier à Thom son acceptation. Florence laisse Thom s’échapper auprès d’Inès et Jade et se tourne vers Magalie pour répondre à sa pertinente question.

— Par Silas, très chère ! Pour se faire pardonner de ce cafouillage matinal, il va vous cuisiner sa spécialité !

Le regard de Kelly se fait moqueur.

— Mazette ! Il cuisine, en plus d’être beau comme un dieu ?

— Et oui, ma chère Kelly. Je suis ce qu’on appelle un excellent parti.

— C’est une demande en bonne et due forme ?

L’air espiègle de Kelly amuse plus Florence que Magalie, qui semble goûter moyennement la plaisanterie.

— Pas du tout ! Et si c’en est une, la réponse est non ! s’empresse-t-elle de répondre sur un ton qui

trahit son amusement.

— Et ben, merci, maman ! Tu m’as gâché le plaisir de refuser moi-même ma toute première demande en mariage.

Quand Silas se met à bafouiller, Florence a du mal à savoir s’il est gêné ou s’il rentre dans le jeu des Magalie et Kelly :

— Mais… non, mais… C’est pas… Je…

La petite troupe se met en route dans l’hilarité générale, tandis que Kelly poursuit ses taquineries.

— Avant que je refuse fermement et définitivement ta demande, tu nous dis ce que c’est, cette fameuse spécialité ?

— Et bien comme c’est ma mère qui m’a transmis à la fois ce physique d’Apollon et les cours de cuisine, ce sera salade de pâte, fêta, tomate et poivron.

— Je suis dégoûtée de manquer ça ! lâche Kelly en adressant un rire complice à sa mère.

— Ah bon ? Mais pourquoi ? Comment ça ?

— T’as oublié, maman ? C’est ce soir qu’on se fait une sortie toutes les deux.

Magalie s’exclame, puis acquiesce, tandis que Kelly se tourne vers Silas pour expliquer.

— Désolée, beau gosse, j’ai oublié de te prévenir. On dîne en ville toutes les deux et on ira flâner au marché nocturne pour dépenser l’argent de la pension alimentaire que papa ne verse jamais.

— Deux restos dans la même journée, ça va pas arranger mes problèmes de poids, s’esclaffe Magalie.

Florence perçoit le complexe derrière l’autodérision, et même si les mots lui paraissent futiles face à la détresse de son amie, elle ne peut s’empêcher de lui en adresser quelques-uns qu’elle espère réconfortants.

— Allons, Magalie ! Tu es parfaite.

— C’est faux, mais c’est gentil.

Florence observe Kelly se rapprocher de Silas, dont la mine déconfite en dit long sur sa déception.

— S’il est pas trop tard quand on rentre au village, j’t’appelle, OK ?

Silas acquiesce et cherche le réconfort dans l’étreinte qu’initie Kelly.

— Si tu préfères passer la soirée avec Silas, on peut annuler, ma chérie.

— Bah non. Pourquoi on annulerait ?

— T’as peut-être plus envie de passer la soirée avec ce beau parti qu’avec ta vieille mère.

— Non, mais oublie ton délire. Tu vas les prendre, tes kilos de resto, ma vieille.

L’insolence tendre de Kelly redonne le sourire à toute la bande, qui se dirige nonchalamment vers un déjeuner qui promet d’être animé.

Épisode 17. Un dîner presque parfait

Florence termine de dresser la table sur la terrasse quand Thom rejoint sa mère au sortir de la douche.

— Maman ? Il est quelle heure ? Elles arrivent bientôt Inès et J…

La fin de sa phrase se perd dans l’élan de panique qui le submerge à l’approche de Franck et de ses deux fillettes. Il se met à courir dans tous les sens.

— Zut ! Elles sont déjà là et je suis tout nu !

— Pas de panique, mon poussin. File dans ta chambre, je les occupe le temps que tu enfiles ton pyjama.

— Mais… maman ? On a des invités, je vais quand même pas me mettre en pyjama.

— Tu as raison, poussin. Où ai-je la tête ? se pâme Florence d’un ton théâtral.

Thom s’amuse des mimiques de sa mère et s’enfuit dans sa chambre en ricanant.

Florence accueille ses invités et propose à Franck de s’asseoir sur la terrasse pendant qu’elle rentre chercher de quoi préparer un petit apéritif. Paré de son plus beau short et de son t-shirt Pokémon flambant neuf pour faire honneur à ses invitées, Thom arrive en gambadant. Il a à peine un regard pour Franck et se précipite vers ses amies.

— Venez, on va dans ma chambre !

Surexcité, le trio manque de renverser Florence en s’engouffrant dans le bungalow au moment où elle en sort les bras chargés d’un plateau bien garni. Silas arrive en sifflotant alors qu’elle est en train de déposer sur la table des verres et de quoi grignoter. Heureuse de voir son fils de bonne humeur, elle redoute malgré tout sa réaction face à Franck.

Comme un écho à ses inquiétudes muettes, Silas la rassure rapidement en saluant Franck.

— Bonsoir, Franck. Je suis content que vous soyez déjà là, ça m’évite le détour jusqu’à votre appartement pour vous présenter mes excuses.

Franck se redresse sur sa chaise, une expression stupéfaite sur le visage. Florence observe la scène avec autant d’appréhension que de satisfaction.

— Je me suis montré extrêmement grossier et insultant envers vous depuis le début des vacances et je me rends compte que mon comportement a mis tout le monde mal à l’aise. J’espère que vous voudrez bien me pardonner et que cet incident n’affectera pas votre relation avec ma mère.

Franck marque une pause, une hésitation muette avant d’accepter les excuses de Silas.

— C’est vrai que tu t’es comporté comme un petit con, mais je vais pas faire le vieux con aujourd’hui en jouant au père la morale. Les choses sont compliquées entre ta mère et toi et mon but n’est pas d’en rajouter ou d’interférer.

Il saisit le verre tendu par Florence en lui adressant un sourire éclair.

— En qui me concerne, j’accepte tes excuses et je me réjouis d’apprendre à te connaître sous un autre jour, conclut-il en levant son verre en direction de Silas.

Silas répond d’un simple hochement de tête tandis qu’il s’installe à table en piochant dans les cacahuètes. Soulagée, Florence tente de mettre tout son amour et toute la fierté qu’elle ressent pour Silas dans le sourire qu’elle lui adresse en lui servant son soda.

Au cours du repas, Florence observe tout son petit monde : Thom qui rit aux éclats avec Jade et Inès ; Silas qui se découvre des points communs et des affinités vidéoludiques avec Franck ; et Franck, qui lui sourit si souvent tout en conversant gaiement avec son impoli de fils.

Florence se sent comme libérée d’un poids. Le chagrin qui lui pesait depuis ces derniers jours s’apaise et elle se surprend à ressentir une légèreté guillerette et l’envie de profiter de l’instant. Elle rit aux âneries des petits et sourit aux bons mots des grands tout en se promettant de parler très vite avec Silas.

Au moment du fromage, Franck regarde sa montre et hausse un sourcil étonné.

— Je pensais qu’il était plus tard que ça. Ça vous dit qu’on aille se balader ?

Florence sourit, enthousiaste.

— C’est tentant, effectivement. L’air est doux et il fait encore bien jour. Je vais chercher les enfants !

— Maintenant que tu en parles, ça fait un moment qu’on ne les entend plus.

— C’est vrai. Ils sont drôlement sages ! 

Florence revient seule et dévoile la raison de ce calme si inattendu qu’il en est presque inquiétant.

— Les enfants se sont endormis.

— Encore mieux ! Ça va être une balade super calme.

— Mais… ?

— Mais quoi ? Qu’est-ce que tu vas encore trouver pour t’empêcher de vivre ?

Derrière la plaisanterie, Florence décèle l’agacement et le reproche.

— Tu ne comptes quand même pas laisser les enfants seuls ?

Silas intervient, sauveur providentiel et inattendu de la bonne entente entre Florence et Franck.

— Bien sûr que non, puisque je vais baby-sitter les trois garnements pendant que vous allez vous balader tranquillement. Et tout ça gratuitement 

Florence a du mal à cacher son étonnement, et Franck, son enthousiasme.

— Et voilà ! Plus d’excuses.

— Vraiment ? Ça ne te dérange pas ?

— C’est vraiment gentil de ta part et une excellente idée, Silas.

— Ils dorment, ça va, c’est tranquille. Toi, détends-toi et va te promener. Allez mater un joli coucher de soleil et ne faites pas de bêtises.

Un sourire étonné sur les lèvres, Florence hausse les épaules et se tourne vers Franck.

— Alors, allons-y.

Elle attrape son portable sur la table.

— S’il y a quoi que ce soit…

— Je t’appelle, la coupe Silas en levant les yeux au ciel dans une mimique amusée.

Florence veut fourrer son téléphone dans une poche, mais, démunie, elle doit faire appel à l’aide de Franck.

— Foutue robe sans poche. Tu peux me le garder, s’il te plaît ?

— Mais, bien sûr, madame. À votre service.

— À tout à l’heure, Silas.

— À toute, les ieuves.

Florence et Franck s’éloignent en riant. À la sortie du village, ils prennent le sentier qui mène à la plage.

— On suit l’idée de Silas ?

— Ça fait un peu cliché gnangnan, mais oui, allons admirer un coucher de soleil main dans la main.

Florence joint le geste à la parole en prenant la main de Franck dans la sienne. Après quelques minutes de marche silencieuse à savourer ce simple contact, Florence se lance : 

— Je suis désolée d’être partie comme une voleuse.

— Je ne t’en veux pas. J’étais juste triste. Et surpris. Je pensais que c’était plus qu’un truc d’une nuit.

— J’ai paniqué

— Je comprends, interrompt Franck. Tu n’as pas à m’expliquer.

Lorsqu’ils arrivent sur le sable, Florence retire ses sandales et les tient à la main avant d’attirer Franck en direction de la mer. Alors que l’eau fraîche vient lui chatouiller les orteils, Florence se met à ricaner.

— Non, mais regarde-nous. On se croirait dans un clip de David et Jonathan.

— On dit pas Jonath-an ?

— C’est un tout petit peu plus ma génération que la tienne, alors viens pas m’apprendre les années 80, t’es mignon.

— Tu trouves ?

— T’es même carrément beau gosse ! Et sexy, pour couronner le tout !

— Tu devrais pas me dire des trucs comme ça, ça va me donner des idées.

— Ah oui ? Et cette crique isolée sur une plage déserte, elle te donne des idées ?

À peine a-t-elle terminé sa phrase que Florence part en courant, riant telle une gamine. Elle est immédiatement prise en chasse par Franck, hilare et sans doute alléché par l’invitation sous-entendue dans les propos de Florence.

Sitôt à l’abri des rochers, Florence se laisse attraper. Essoufflée, elle tombe dans les bras de Franck, qui l’enlace et l’étend avec précaution sur le sable. Il s’apprête à l’embrasser quand Florence murmure dans un souffle : 

— Et voilà que je me prends pour Brooke Shields.

Mais cette fois, Florence ne rit pas. Et si son souffle est court, ce n’est pas à cause de sa brève course-poursuite. Haletante, c’est elle qui s’empare des lèvres de Franck.


Quand Florence et Franck relâchent leur étreinte, il fait nuit depuis un bon moment. Ils quittent à regret la crique hors du temps et retournent main dans la main vers la réalité. Le trajet est agrémenté de nombreuses pauses « baisers volés » et « étreintes sulfureuses ». Quand ils ne se tripotent pas comme deux adolescents en feu, ils déambulent en plaisantant sur le chemin du retour.

— Je vais devoir reprendre une douche. J’ai du sable plein les cheveux et… un peu partout.

— Ça doit démanger.

— C’est super désagréable. C’est bizarre, sur le moment, j’ai rien senti, mais là, j’en peux plus de me gratter. T’as rien, toi ?

— Non. Tu as fait barrage entre le vilain sable et ma fragile mais néanmoins splendide anatomie.

— Tu dois être repu, je pensais que tu proposerais de m’aider à me gratter.

— C’est évident. Par accord tacite. Je te gratte quand tu veux.

— Moins fort, on arrive à l’appartement ! Avec de la chance, les filles et Thom dorment toujours et tu vas devoir squatter la nuit ici.

— Sinon, pour la prochaine fois, on peut tenter de compter sur la préméditation plutôt que sur la chance.

— Si on a de la chance, on aura toute la nuit pour préméditer.

— Je croise les doigts.

Avant d’entrer dans l’appartement, Florence fait signe à Franck de baisser la voix. Celui-ci répond avec le geste de la bouche cousue et la suit sur la pointe des pieds. Mue par une urgence viscérale, Florence allie précaution et précipitation pour aller vérifier que les petits dorment bien.

— C’est bizarre, je ne vois pas Silas.

Face à la chambre déserte, elle se met à angoisser et fait fi de toute précaution. Elle fait le tour de l’appartement en appelant frénétiquement : 

— Thom ? THOM ?

Cette fois, Florence cède complètement à la panique. L’appartement est vide.

Malgré les tentatives de Franck pour la rassurer, Florence cède corps et âme à la panique. Elle sort de l’appartement en pleurs et parcourt les allées du village en criant le nom de Thom, suivie de près par Franck, dont la présence bienveillante est loin de suffire à l’apaiser.

Florence sanglote, suffoque. Elle n’écoute ni n’entend les suppliques de Franck, qui, bien que rationnel et raisonnable, peine lui aussi à masquer l’inquiétude qui perce dans sa voix.

Le calvaire de Florence prend vite fin quand, les yeux embués de larmes, elle aperçoit Thom en compagnie d’Inès, Jade, Silas et Kelly. Sans un mot ni un regard pour Franck, elle se précipite en direction du groupe d’enfants et prend Thom dans ses bras.

— Maman, tu me serres trop fort.

Le visage enfoui dans le cou de son fils adoré, Florence essaie de retrouver une contenance avant de relever la tête, mais l’inquiétude mal contenue explose.

— Qu’est-ce que vous faites là ? Pourquoi vous avez quitté l’appartement ? J’étais folle d’inquiétude.

— Thom a fait un cauchemar. Il a réveillé tout le quartier et il n’arrivait pas à se rendormir. On a décidé de faire un tour pour lui changer les idées.

Silas lève un sourcil circonspect vers sa mère.

— Je t’ai envoyé un texto pour te prévenir. Tu l’as pas reçu ?

Hébétée, Florence hausse les épaules. Les larmes perlent à nouveau au coin de ses yeux. Elle tapote sa robe en quête de son téléphone.

— Où est mon tél… ?

Franck sort le téléphone de Florence de sa poche, la mine défaite.

C’en est trop pour Florence. Les vannes s’ouvrent et les sanglots jaillissent. Sans un mot de plus, elle se relève, embarque Thom et fait demi-tour en direction de l’appartement, plantant tout son petit monde dans l’allée.

— Pourquoi elle est fâchée, Florence ?

— On a fait quelque chose de mal ?

L’expression sur le visage des deux fillettes rappelle à Silas celle qu’il voit trop souvent sur celui de Thom. Il s’agenouille et prend le temps de les rassurer.

— Mais non, les filles, vous inquiétez pas. C’est ma faute, mais je vous promets que tout va s’arranger.

Les fillettes affichent un soulagement teinté d’une fatigue évidente. S’il a su rassurer les fillettes, Silas ne sait comment réagir devant l’air désemparé de Franck. Quand leurs regards se croisent, il prend une profonde inspiration et se résout à expliquer.

— Depuis la mort de papa, ça lui arrive souvent de flipper comme ça. Thom était dans la voiture au moment de l’accident. Elle a tendance à le surprotéger. Parce qu’elle aurait pu le perdre aussi.

Il marque une pause pour reprendre son souffle et donner un peu d’air à sa gorge, qu’il sent se serrer un peu plus à chaque mot.

— Et parce qu’il a eu de graves séquelles. S’il s’est bien remis des séquelles physiques et qu’il gère plutôt bien son traumatisme la journée, il continue de se réveiller au milieu de la nuit en hurlant.

— C’est ce qui a dû se passer l’autre nuit quand…

Franck s’interrompt. Silas s’amuserait presque de son air gêné.

— Ouais. Et c’est ce qui s’est passé pendant que vous faisiez votre balade. Ça arrive presque chaque nuit.

— Je comprends mieux.

— Et chaque fois qu’elle sait pas où on est, elle flippe à mort et n’arrive plus à se contrôler.

Franck hoche la tête en signe de compréhension. Il fronce les sourcils un instant avant de déclarer : 

— Merci, Silas. Je sais que c’est pas évident pour toi, cette situation, et j’apprécie que tu prennes la peine de m’expliquer.

— C’est évident pour personne et…

Il lance un regard tendre à Kelly.

— … il est temps que je lui facilite un peu la vie au lieu de toujours la lui compliquer.

— Ça me semble sage.

Kelly sourit avant de rappeler une nouvelle fois aux hommes le sens des priorités.

— On devrait peut-être aller voir comment elle va ?

Silas et Franck émettent un gloussement gêné et acquiescent. Franck prend ses filles dans ses bras et emboîte le pas à Silas et Kelly.

— Les pauvres, elles ont l’air épuisées.

— Oui. Je devrais sans doute rentrer et les mettre au lit…

— Tu peux les coucher dans ma chambre. Je dormirai dans le canapé.

— Tu es sûr ? Je…

— Certain.

— Tu devrais accepter avant qu’il change d’avis, taquine Kelly.

Ils ont à peine entamé les négociations que les voilà devant l’appartement. Silas repère vite les volutes de fumée qui flottent autour de sa mère. Il prévient Franck.

— Quand elle allume une cigarette, c’est que ça va pas.

— J’ai cru comprendre, oui.

Ils parcourent les derniers mètres qui les séparent de Florence.

— Silas prête sa chambre aux filles. Si ma compagnie te tente, bien entendu.

Florence laisse échapper une bouffée de fumée en posant sur Silas un regard interrogateur.

— Il se fait tard. Je vais raccompagner Kelly. On se voit plus tard, OK ?

— OK. Bonsoir, Kelly. Merci pour le baby-sitting.

Le timbre éteint de Florence pince le cœur de Silas, qui met tous ses espoirs en Franck pour essayer de redonner le sourire à sa mère.

Alors qu’ils s’éloignent de l’appartement, il se confie à Kelly.

— Je vais traîner un peu chez toi, si ça t’embête pas. Et si ta mère veut bien. J’aimerais laisser ces deux-là s’expliquer.

— Pas de problème. Je suis sûre que ma mère sera d’accord. Elle t’aime bien, tu sais.

— Ah ouais ? Tu crois qu’il y aurait moyen de… ?

— Arrête, t’es bête !

Silas s’arrête un instant, le temps d’enlacer Kelly et d’effacer sa mauvaise blague d’un doux baiser.

— Désolé.

— Garde tes excuses pour ta mère !

— T’as raison. J’espère qu’on arrivera à se trouver un moment pour parler demain.

— Tu lui laisses de l’espace et tu as arrêté de l’agresser. Ça doit la déconcerter, mais ça va aussi la mettre dans de meilleures dispositions pour te parler.

— Et on dit que les adolescentes sont des écervelées…

— Je perdrais facilement ma cervelle pour toi, beau blondinet.

— Tu devrais pas dire des trucs comme ça à un mec de dix-sept ans. Je pourrais avoir envie d’en profiter.

— C’est p’t-être ce que j’attends de toi.

Silas s’arrête net et enlace de nouveau Kelly. Cette fois, son étreinte est ferme. Il penche son visage vers elle et murmure : 

— Joue pas à ça. Tu me plais trop, j’aurai aucune volonté.

— Moi, j’en ai. Et c’est ce que je veux. Alors, arrête de faire comme si ça dépendait que de toi.

— Moi aussi, j’te veux, putain.

— Alors, sois pas con. Ni hypocrite. Et dis-moi juste que t’as des capotes sur toi.

— Je suis un mec de dix-sept ans…

— Y a au moins un truc pour lequel on peut compter sur vous.

— Se protéger ?

— Se tenir prêt à niquer.

Silas mêle son rire à celui de Kelly tandis qu’elle lui prend la main et l’entraîne à l’abri des regards.

Florence regarde son fils s’éloigner pendant que Franck installe ses filles dans le lit de Silas. Elle est en train d’écraser son mégot quand il la rejoint. Sans attendre son invitation, il s’assoit près d’elle.

— Je ne m’habitue pas à te voir fumer.

— Je ne fume pas, dit-elle en allumant une autre cigarette.

Franck s’empare du paquet, en sort une cigarette et l’allume.

— Moi non plus.

Florence sourit tristement.

— J’ai arrêté il y a des années. Un peu avant de tomber enceinte de Silas. J’ai repris à la mort de Daniel. J’ai de nouveau arrêté après quelques mois.

Les yeux perdus dans le cendrier, Florence y secoue négligemment sa cendre.

— Il m’arrive de craquer après une grosse émotion.

— Comme ne pas savoir où est Thom ?

— Ou me disputer avec Silas et le gifler. Oui, ce genre d’occasion.

— Moi, j’ai plutôt la clope festive. Enfin, habituellement.

— Désolée de gâcher ton rituel de clopeur de soirée.

— Tu veux vraiment la jouer hostile ?

— Excuse-moi.

— Tu es tout excusée.

— Si facilement ?

— Si facilement.

— Trop facilement.

— Je ne cherche pas à t’amadouer pour pouvoir recoucher avec toi, Florence. Même si j’en ai très envie.

— C’est bon à savoir.

Franck se penche vers Florence, prend sa main.

— Silas m’a dit qu’il t’arrivait de flipper grave quand il s’agit de tes enfants et de leur sécurité.

— Vraiment ?

— Oui. Ça t’étonne aussi qu’il m’ait parlé ?

— Oui, mais ça m’étonne surtout qu’il ait dit « flipper grave ». Son expression, c’est plutôt « flipper à mort ».

— En effet, il a ptet dit ça. Je sais plus, j’ai… je me souviens pas des mots exacts…

— Fais-moi confiance, il a dit « flipper à mort ». Mais c’est pas ça qui est important.

— C’est qu’il ne soit plus hostile à mon égard ?

— C’est que tu as très envie de coucher avec moi.

Florence s’amuse de la réaction de Franck, qui reste bouche bée devant son audace. Elle écrase sa cigarette et se lève.

— Tu viens ?

— T’es sûre ?

— Tu ne vas pas abuser de ma détresse. Tu vas m’aider à la chasser.

Elle tend sa main vers lui.

— Dans ce cas…

Il s’empare doucement de la main tendue et se lève à son tour.

Après un bref passage par la chambre des enfants, ils s’attardent plus longuement dans celle de Florence.

Drapée dans un peignoir à fleurs en soie, Florence observe Franck tandis qu’elle aspire une longue bouffée sur sa cigarette. Il la regarde en retour, une moue interrogative sur le visage.

— Tu as toujours cette tristesse au fond des yeux.

— Elle ne me quitte jamais. C’est juste que tu n’avais pas encore remarqué.

— J’aurais aimé parvenir à la chasser.

— Personne ne le peut. Même pas toi.

— Tu m’as berné pour coucher avec moi, femme de peu de foi.

— Je me suis bernée aussi. J’en avais envie. Et je pensais que ça aiderait.

— Tu regrettes ?

— Non. J’ai aimé.

— Mais tu es toujours aussi désemparée.

— Je le suis depuis six années.

— Depuis la mort de ton mari ?

Florence acquiesce d’un hochement de tête.

— Comme si c’était pas assez pour lui de mourir, il a fallu que Thom soit avec lui.

— Tu lui en veux ?

— Je m’en veux de lui en vouloir.

— …

— Mais j’ai failli perdre mon bébé.

— Il était tout petit.

— Oui. On a pas su pendant des jours s’il allait s’en sortir ou non. Puis, quand il a été tiré d’affaire, on nous a annoncé que sa blessure à la jambe était sévère. Qu’il ne remarcherait peut-être jamais normalement.

— J’ai vu la cicatrice…

— Il marchait à peine et il a fallu tout réapprendre. Il a eu des mois et des mois de rééducation. C’était éprouvant. Pour lui. Pour moi. Pour Silas, que je négligeais. Que je néglige encore…

Silas fouille dans sa poche avant de se souvenir une nouvelle fois qu’il n’a pas son téléphone portable. Il attrape celui de Kelly pour regarder l’heure.

— Il est tard, je ferais mieux de rentrer si je veux pas que ma mère se tape un nouveau coup de flippe.

— C’est clair que deux dans la même journée, ça le ferait pas trop.

Un dernier baiser et Silas s’arrache de l’étreinte de Kelly pour retrouver le bungalow familial. Dans l’obscurité, il arrive à pas de loup pour ne réveiller personne. Il s’arrête en entendant son nom. Curieux, il fait un détour pour s’approcher sans être vu.

— … Je sais que je m’occupe plus de Thom. Je le couve, je le surprotège… et je compte sur Silas pour s’occuper de lui-même pendant que j’essaie de toutes mes forces d’aider Thom à se réparer.

— Mais Thom marche. Il cavale même comme un lapin.

Les larmes perlent au coin des yeux de Florence.

— Il était si petit. On pourrait penser qu’il ne s’est rendu compte de rien… ou qu’il oublierait vite.

— Tu parles de ses cauchemars ?

Florence hoche la tête.

— Tu te souviens, quand je t’ai dit que je jouais et rejouais dans ma tête la scène de ce qui avait pu se passer ce jour-là ? Eh bien, Thom, il la revit chaque nuit.

— Il te l’a dit ?

— Non. C’est sa psy qui m’en a parlé.

— Il voit une psy ?

— Oui. Et moi aussi, depuis quelques mois. Chaque nuit, il se réveille en hurlant. Je ne savais plus comment l’aider.

— Je comprends.

— Elle m’a expliqué qu’il n’arrive pas à surmonter le traumatisme. Quelque chose l’en empêche. Elle pense que c’est moi.

— Mais… tu fais tout pour tes enfants.

— Elle dit que tant que je ne guérirai pas, il ne pourra pas guérir non plus.

— C’est dégueulasse de dire ça.

— Elle ne juge pas. Elle explique. Les enfants nous prennent en modèle. Mon refus, conscient ou non, de faire mon deuil bloque celui des enfants.

— Ça semble logique.

— Oui. Et ça fait de moi une sale égoïste qui empêche ses enfants d’aller mieux pour pouvoir continuer à cajoler sa peine, dernier vestige de son mari mort.

— C’est pas égoïste, c’est humain.

— Mais c’est pas seulement mon mari. C’est leur père. Je dois trouver la force de le leur rendre.

— De leur rendre ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Que je dois accepter sa mort et le laisser partir. Pour qu’eux aussi puissent guérir. Mais j’y arrive pas. Comment je pourrais accepter ça ? Je l’aimais. Je l’aime ! Plus que tout. C’était l’homme de ma vie. Je ne vivais que pour lui. Nos enfants, c’était l’aboutissement, l’incarnation de cet amour. Mais maintenant, je suis toute seule pour les élever. Pour les soutenir. Je mets toutes mes forces dans cette bataille. Pour qu’ils ne voient rien. Qu’ils ne sachent pas combien c’est dur. Mais depuis que Daniel est mort… je suis comme morte, moi aussi. Je leur souris, je fais tout pour me montrer forte et atténuer leur chagrin, mais je n’y arrive pas.

— Parce que tu ne vis que pour eux. Tu t’oublies complètement. Et quand tu penses à toi plus de deux secondes, tu culpabilises et tu as l’impression de les abandonner. Et de renier ton mari.

Florence lève sur Franck des yeux emplis de larmes. Elle est désemparée face à cette vérité qu’elle peine à vouloir affronter.

Elle sursaute en entendant un reniflement. Elle tourne vivement la tête dans la direction d’où il provient, mais elle ne voit personne. Elle essuie ses pleurs d’un revers de main et se tourne à nouveau vers Franck.

— Tu veux bien dormir avec moi ?

Épisode 18. Juste une mise au point

Quand Florence quitte son lit, tout le monde dort encore. Le soleil se lève à peine et elle profite du calme et de la fraîcheur matinale sur la terrasse. Elle ferme les yeux et inspire profondément au-dessus de sa tasse de café chaud. Si la plupart des odeurs du matin l’écœurent, celle du café est un véritable délice qui la réveille bien plus que l’amertume du breuvage lui-même.

Elle hausse un sourcil surpris en voyant Silas apparaître sur la terrasse, le cheveu ébouriffé et une tasse fumante à la main.

— Salut, m’man.

Le silence du matin les invite à chuchoter.

— Salut, mon grand. Tu es déjà debout ?

— Non, non, je dors encore, là.

— Ah ah, c’est malin.

— Désolé. Oui, le canapé est pas hyper hyper confortable.

— C’était gentil de laisser ta chambre aux petites.

— C’est normal.

— Désolée que ça te coûte ton sommeil.

— C’est rien, m’man. Je suis content de pouvoir profiter que tout le monde dorme encore pour te parler.

Il semble hésiter avant de préciser : 

— Enfin, si tu es prête à m’écouter.

Le sourire qui marque le visage de Florence est douloureux.

— Bien sûr, mon chéri. Je suis désolée, je…

— T’inquiète, m’man. Je l’avais mérité.

— C’est pas ça, non. Je savais juste pas quoi te dire. J’étais à la fois folle de rage et terriblement honteuse de ce que je t’avais fait.

— Si quelqu’un doit être honteux, c’est plutôt moi.

— Disons que les torts sont partagés.

— Carrément pas ! Ça fait un moment que je t’en fais baver et que j’hésite pas à pousser le bouchon toujours plus loin.

Florence se tait pour que Silas trouve enfin la place de s’exprimer.

— J’me rendais pas compte, maman. Mais j’ai parlé avec Kelly. Et hier soir, j’ai entendu ce que tu as dit à Franck. À propos de nous et de papa. Comment j’ai pu être aussi égoïste ?! J’étais si absorbé par ma souffrance que j’ai pas vu la tienne. 

Le visage de Florence se crispe, ses yeux s’embuent. Son cœur se brise. Pour elle. Pour Silas.

— Au lieu d’affronter le chagrin avec toi, je t’ai affrontée toi, pour oublier mon propre chagrin.

— Chacun réagit comme il peut, mon chéri.

— En étant jaloux de Thom ? Du fait qu’il était avec papa ? Du temps que tu lui consacrais pour l’aider à guérir ? Alors que lui souffrait le martyre ?

— Ou en en voulant à ton père. En ressentant au moins autant de colère que de chagrin…

— Tu lui en veux ?

— De ne plus être là ? Oui. Ce n’est pas plus rationnel que ta jalousie envers Thom – même si je suis désolée de t’avoir négligé pour prendre soin de lui.

— Telle mère, tel fils ?

— Je suis désolée de t’avoir giflé.

— Je suis désolé d’avoir été si con.

— Tu le reconnais, c’est déjà bien.

— Ah ah ! J’admets que Kelly m’a un peu aidé.

— Elle est chouette.

— Très. Elle m’a aidé à comprendre pas mal de choses.

— Comme quoi ?

— Comme le fait que tu n’es pas qu’une mère.

— Je l’avais moi-même oublié.

— Mais avec Franck, tu t’en souviens.

Florence sourit, gênée.

— Disons que ça revient doucement.

Elle boit une gorgée de café, grimace et recrache le liquide devenu froid.

— Et même si je suis contente de constater que ton attitude à son égard a changé, je n’ai besoin ni de ton autorisation ni de ton approbation.

— Je sais.

— J’ai pas fini.

— Pardon.

— Depuis la mort de ton père, je me suis oubliée. Je ne peux pas vous en vouloir d’avoir pris tout ce que j’offrais. Mais c’est fini.

Florence pèse chaque mot.

— Je suis votre mère, je vous aime et je suis prête à tout pour vous. Je donnerais tout, même ma vie. Mais ce n’est pas parce que je pourrais tout vous donner que vous devez tout me prendre. Ce n’est pas comme ça qu’on aime. On ne prend pas les forces de ceux qu’on aime, on leur en donne. Penser à vous me rend forte. Mais tout faire pour vous, tout le temps, ça m’épuise. J’ai besoin de vivre aussi pour moi, tu comprends ?

La voix de Silas se brise quand il répond dans un sanglot : 

— Oui, maman.

Il se jette dans les bras de sa mère, s’y blottit comme lorsqu’il était enfant.

— Pardon, maman. Je suis désolé.

— Moi aussi, mon chéri, je suis désolée. Je croyais vous aider, mais…

Les mots meurent dans la gorge nouée de Florence. Elle resserre son étreinte autour de Silas et caresse doucement ses cheveux.

Aux premiers signes du réveil des petits, Silas s’écarte de sa mère. Ils essuient tous deux leurs larmes, reniflent de concert et se regardent en gloussant.

Florence se sent libérée d’un énorme poids. L’étonnante légèreté qu’elle ressent la surprend presque autant que la sérénité sur le visage constamment crispé de Silas. La douceur qui émane de ses sourcils habituellement froncés le rend encore plus beau. Florence sourit en allant dans la cuisine préparer un petit déjeuner pour les enfants.

Alors qu’elle sort des bols du placard, elle sent l’étreinte tendre et musclée de Franck dans son dos. Il dépose un baiser sur sa nuque et murmure un bonjour au creux de son oreille. Cette fois, Florence ne se soustrait pas à la tendresse de Franck. Elle pivote et l’embrasse sans retenue avant de retourner à ses préparatifs.

— Tu ne me repousses pas, ce matin ? On progresse.

— Si je m’écoutais, je ferais même le contraire de te repousser.

Sa légèreté et sa bonne humeur semblent ne pas échapper à Franck.

— Vous avez pu vous parler, avec Silas ?

— Oui. C’était étrange. Et intense. Je crois qu’on a fait le plus dur.

— Ça se voit sur vos deux visages.

— C’est fou ! Il a tellement mûri, ces derniers jours.

— L’amour peut nous rendre fou, mais il sait aussi nous rendre sage.

— C’est sûr qu’on ne peut pas nier l’influence de Kelly dans cette histoire.

— Je suis content que vous ayez pu régler ça.

— Et moi donc ?! Avant la fin des vacances, en plus ! 

— On va pouvoir en profiter.

Il se corrige immédiatement, visiblement soucieux de lever tout doute sur un éventuel sarcasme.

— Enfin, vous allez pouvoir en profiter.

Florence sourit et s’approche de Franck. Elle se hisse sur la pointe des pieds pour murmurer à son oreille : 

— Je compte bien en profiter aussi avec toi.

Elle recule et affiche un air mutin, puis virevolte vers le réfrigérateur.

— Mais pas avant ce soir. Aujourd’hui, je passe la journée avec mes garçons. Une journée sans dispute et sans ronchonnage.

— Silas va accepter de lâcher Kelly toute une journée ?

— C’est lui qui a proposé !

— Ah ! Effectivement, il a bien gagné en maturité.

Franck intercepte Florence devant le réfrigérateur. Il s’empare fermement de sa taille et de ses lèvres.

— Je suis très heureux pour toi.

Il marque une pause, affiche une mine exagérément triste.

— Même si tu vas me manquer.

— À moi aussi. On passe la soirée ensemble ?

— Y a intérêt. Je vous invite à dîner. C’est moi qui cuisine.

— Voilà qui me semble parfait.

— Je t’inviterai aussi à découcher, mais on en reparlera ce soir.

Florence se mordille la lèvre inférieure.

— Prévois de quoi coucher les enfants et on n’aura même pas besoin d’en reparler.

Le visage de Franck et le petit sifflement qu’il émet expriment sans l’ombre d’un doute le plaisir que lui procure cette phrase et l’anticipation de tout ce qu’elle implique. Le couple scelle le deal d’un baiser langoureux.

Une heure plus tard, Franck et ses filles sont retournés dans leur appartement et le sac à dos pour la randonnée familiale de Florence et ses fils est bouclé.

— Maman ? On part quand ?

— Dès que Silas revient, mon poussin.

— Il est où ?

— Parti dire au revoir à Kelly.

— Elle s’en va ?

Florence a du mal à masquer son amusement face à la candeur de son cadet.

— Non, mon poussin. Mais Silas ne va pas la voir de la journée, alors il a envie de passer un petit moment avec elle, parce qu’elle va lui manquer.

— Il est amoureux ou quoi ?

Cette fois, le sourire de Florence est attendri et empreint de compréhension et de bienveillance.

— Je crois que oui.

— Mais il la connaît que depuis quelques jours.

— Les vacances ne durent pas longtemps, mon poussin. Tout va très vite et il faut en profiter. Toi, tu considères Inès et Jade comme tes meilleures copines, pas vrai ?

Thom fronce les sourcils le temps d’une courte mais intense réflexion.

— C’est vrai.

— Tiens, regarde, le voilà.

— Ah bah c’est pas trop tôt !

Silas agite les mains en signe de reddition.

— Allez, on y va.

— On va où, d’ailleurs ?

— Dans un parc aquatique.

— Trop cool !

— Super, hein ?!

— Ouais !

— Et on ferait bien de se dépêcher, sinon, on va manquer le bus qui y conduit.

— Qu’est-ce qu’on attend pour se bouger les fesses ?

— Thom !

— Pardon, maman.

Florence rit.

— C’est rien, poussin.

Elle ébouriffe les cheveux de Thom et sourit, complice, à Silas.

— En route, mauvaise troupe !


Le retour au village se fait dans l’hilarité.

— C’était trop bien, aujourd’hui ! Hein, maman ?

— Oui, mon poussin, on s’est vraiment bien amusés.

— Et Silas, il a même pas fait la tronche.

— Oh ! Ça va, on dirait que je fais tout le temps la gueule !

— Gros mot !

— Désolé, morpion.

— Bah si, c’est vrai que tu faisais beaucoup la tête.

— T’as raison, morpion. J’étais tout le temps fâché. Mais ça va mieux. Je crois que la colère est partie, conclut-il en regardant sa mère avec un air entendu.

— C’est pasque t’es amoureux de Kelly ?

— Quoi ?

— Bah quoi ? C’est maman qui l’a dit.

Florence s’étrangle d’étonnement gêné.

— Eh ben, heureusement que t’étais pas en train de boire, on aurait tout pris en pleine poi…

La phrase de Silas est coupée nette par l’arrivée de Franck.

— Florence, t’es là ! Enfin !

— Oui, on vient de rentrer. C’était vraiment super ! Tu devrais y aller avec les fi…

Florence s’interrompt devant la mine de Franck, qui ne laisse rien présager de bon.

— Je… j’ai… on a besoin de toi.

— Pourquoi ? S’il y a un souci ? C’est grave ?

— Oui, non, je… Oui, il y a un souci. Ce n’est pas grave, mais… Je crois que toi seule peux me tirer de là.

— Quoi ? Pourquoi ?

— J’ai peut-être fait une bêtise.

— Comment ça ?

— Tu te souviens de la prise défectueuse dans mon bungalow ?

L’expression qui se peint sur le visage de Florence indique qu’en plus de parfaitement voir de quoi il parle, elle anticipe la suite.

— Quand j’ai voulu débrancher mon chargeur de téléphone, je…

— Oui ?

— J’ai un peu, disons…

— Quoi ?

— Jai tiré sur le fil comme un bourrin.

Florence plaque sa main sur son visage, certaine de connaître la suite de l’histoire.

— Ça a arraché la prise du mur et fait sauter l’électricité.

— QUOI ? Mais pourquoi tu l’as pas dit avant ? 

— Je sais pas, je…

— Mais c’est pas vrai. Quel boulet !

Florence voit le visage de Franck se décomposer, jusqu’à ce qu’elle éclate de rire, lui redonnant confiance et prestance.

— Tu penses pouvoir m’aider ?

— C’est mon métier, nigaud. Bon… la prise arrachée a sans doute fait sauter le disjoncteur.

Elle poursuit en se dirigeant vers sa chambre.

— OK, tu vas me montrer cette prise que tu as malmenée. Je devrais pouvoir régler ça rapidement.

— Merci, Florence ! Tu me sauves la vie.

Elle réapparaît et brandit un tournevis isolé pour appuyer sa réponse.

— On en reparlera quand ce sera réparé. On reparlera aussi de ta façon de débrancher les prises électriques… En route. Envoie les filles ici !

Malgré la fatigue et l’agitation ambiante, Thom sautille de joie en tapant dans ses mains.

— Cool ! Je vais pouvoir leur raconter ma super journée !

Penaud, Franck acquiesce et précède Florence jusqu’à son appartement.

— Silas ? Je…

— … compte sur moi pour m’occuper de Thom. Je sais.

— Merci, mon grand. Je te revaudrai ça.

— Je peux aller chercher Kelly ?

— Bien sûr.

— Merci, m’man.

— À tout à l’heure, mes amours.

— À toute, m’man.

— À tout à l’heure, maman. Bisouuuuuus !

Épisode 19 Avant de nous dire adieu

Armée de son tournevis, Florence n’a besoin que de quelques minutes pour réparer les bêtises de Franck et rétablir le courant.

— C’est fait ! Par contre, tu vas perdre ta caution, le mur est salement amoché.

Le sourire aux lèvres, Florence s’avance vers Franck et l’enlace.

— On va enfin pouvoir profiter de la soirée. Tu nous as préparé quoi de bon pour le dîner ?

Florence sent le corps de Franck se raidir et son visage se décomposer.

— Quoi ? T’as rien préparé ?

— Florence, il faut que je te parle.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu vas me larguer ?

Franck baisse la tête, soudain penaud.

— Tout à l’heure, j’ai reçu un appel de mon frère.

Florence s’écarte vivement de Franck. Une ride d’inquiétude barre son front.

— Il est arrivé quelque chose ? 

— C’est ma mère, elle… elle est tombée.

— Merd…

— Rien de grave, mais elle est à l’hôpital.

— Tu pars quand ?

Franck relève vers Florence un visage soulagé et triste à la fois.

— Demain à la première heure.

— Comment les filles prennent-elles ça ?

— Je leur ai encore rien dit, je… je veux pas gâcher leur dernière soirée, je sais pas quoi leur dire.

— Tu ne peux pas leur cacher ça, Franck. S’il arrive quelque chose à leur grand-mère, elles ont le droit de savoir. Elles t’en voudront de leur avoir caché.

— Mais elles sont si petites… Je veux pas les inquiéter.
— Les enfants sentent les choses. Elles seront encore plus inquiètes si tu n’expliques rien. Regarde moi et les garçons, comment le silence a empoisonné nos relations…

— Tu as raison. Je vais leur parler.

— Je prépare le dîner. Après manger, je t’aiderai à ranger l’appartement et à préparer tes affaires.

Franck reprend Florence dans ses bras.

— Florence ? Acceptes-tu de passer cette dernière nuit avec moi ?

Florence répond dans un large sourire qui cache mal sa tristesse : 

— Je le veux.

Leurs lèvres se joignent dans un baiser d’une intensité qui surprend Florence, mais bien vite écourté par les exclamations écoeurées des enfants qui viennent d’entrer en trombe.

— Bouah… Dégueu !

— Va parler à tes filles.

Franck acquiesce d’un hochement de tête et appelle ses filles, la mort dans l’âme.

— Jade ? Inès ? Venez, s’il vous plaît. Papa doit vous dire quelque chose.

De son côté, Florence prévient Thom :

— Thom, mon poussin ? Tu veux bien aller chez nous me chercher les tomates et un oignon, s’il te plaît ?

— D’accodac, m’man !

À son retour, Florence explique la situation à Thom, qui encaisse très mal la nouvelle.

— Je suis désolée, mon poussin. Je comprends ton chagrin. Mais tu dois te mettre à la place de tes amies. S’il arrivait quelque chose à l’une de tes mamies, tu n’aurais pas envie d’être auprès d’elle pour l’aider à guérir ?

— Si, concède Thom en reniflant.

— On demandera leur adresse à leur papa et vous pourrez vous écrire.

Alors que Florence essaie de consoler Thom comme elle peut, les pleurs des fillettes se font entendre à travers les maigres parois du bungalow. Quand elles reviennent, celles-ci ont la mine triste et les yeux rouges.

Le repas se passe dans une atmosphère morose, malgré les efforts peu convaincants des adultes, eux-mêmes visiblement peinés par la fin prématurée de leur idylle naissante. Les enfants quittent très vite la table pour profiter de leur dernière soirée et essayer d’oublier leur chagrin.

De leur côté, Florence et Franck décident d’abréger le repas pour s’atteler à la vaisselle. Puis, aidé de Florence, Franck s’attaque au ménage et aux valises. À eux deux, ils bouclent l’affaire rapidement. Il fait à peine nuit quand Florence range la serpillière tandis que Franck charge le coffre de sa voiture.

Ils rejoignent ensemble le bungalow de Florence pour y passer la nuit. Pendant que Franck borde les enfants, Florence s’installe sur la terrasse et allume une cigarette.

Pensive, elle observe les volutes de fumée se perdre vers le ciel. Elle lève les yeux vers les étoiles en aspirant une longue bouffée, puis reporte son regard sur le cendrier. Elle en approche sa cigarette, tapote doucement le mégot pour en détacher la cendre qui menace de tomber à tout instant.

Sa rêverie mélancolique est interrompue par l’arrivée de Franck, qui traîne une chaise tout près de la sienne avant de s’asseoir.

— Tu arrives à sourire ?

Florence s’en veut de son ton trop sec, et de cet aveu.

— Tu m’as dit que tu ne fumais que sous le coup d’une grosse émotion. Soit réparer cette prise électrique t’a emplie de joie, soit mon départ te cause un peu de chagrin.

Florence retient mal un pouffement de rire, puis lève deux doigts dans un geste lent.

— C’est ce que j’espérais. Mon ego n’aurait pas supporté que ce soit la prise.

Nouveau gloussement.

— Ça me fait plaisir que mon départ t’attriste.

Florence aligne son pouce et son index pour indiquer une infime quantité.

— L’idée de passer la fin des vacances avec toi me plaisait bien.

Franck se racle la gorge.

— Toi aussi, tu vas me manquer. Méchamment.

Un sourire triste répond à cet aveu.

— Puisqu’on va tous les deux se manquer, je me disais que… Tu me plais vraiment, Florence. Pas seulement le temps d’un amour de vacances.

— Oh…

Florence se redresse sur sa chaise. Elle écrase sa cigarette, dont le mégot commence à se consumer.

— Franck, je…

— Aïe…

— Écoute, Franck, je…

— Amour de vacances, j’ai pigé.

— Laisse-moi parler.

Franck lève les bras en signe de reddition.

— OK, OK. Je t’écoute.

— Toi aussi, tu me plais beaucoup. En venant ici, je ne m’attendais pas à ressentir ça. Depuis la mort de Daniel, je me suis éteinte et toi, tu as réussi à rallumer quelque chose. Mon corps, mais aussi mon cœur.

Elle s’empare de la main de Franck.

— Je ressens des choses pour toi. Et pas seulement l’envie qui nous chatouille encore plus en été… J’aime aussi te parler. T’écouter. Même si tu adores te faire passer pour un bel imbécile, tu es intelligent, sensible et drôle. Et torride.

Florence laisse échapper un petit rire avant de poursuivre.

— Si je devais un jour laisser une place à quelqu’un à mes côtés, j’aimerais que ça puisse être toi.

Elle dépose ses lèvres sur le dos de la main de Franck.

— Grâce à toi, je peux aujourd’hui envisager l’idée. Merci pour ça.

Elle effleure les cheveux de Franck d’un geste tendre.

— Mais je ne suis pas prête à plus que l’envisager.

À son tour, Franck porte la main de Florence à ses lèvres pour répondre à son baiser.

— Si un jour tu es prête, pense à moi ?

— Je penserai souvent à toi. Et bien avant d’être prête…

Un sourire mutin se dessine sur les lèvres de Franck.

— D’ailleurs, j’t’ai pas dit, mais… toi aussi, t’es torride.

— Je sais. Je l’avais juste oublié.

— Heureux d’avoir pu te rafraîchir la mémoire.

— En réchauffant tout le reste ! Ah ah !

— C’est toi qui me chauffes, là !

La tristesse de la séparation laisse brutalement place à une lueur bien différente dans les yeux de Florence, qui décèle la même étincelle chez Franck. Elle se penche à l’oreille de Franck pour lui susurrer : 

— Faisons l’amour, avant de nous dire adieu.

Épisode 20 Quand vient la fin de l’été

Assise sur un transat au bord de la piscine, Florence regarde Thom s’amuser dans l’eau avec ses nouveaux amis. Un sourire tendre et complice flotte sur ses lèvres quand ses yeux se posent sur Silas et Kelly, enlacés dans un coin du bassin.

Elle est sortie de sa rêverie par Magalie, qui lui tend une canette de soda.

— Il te manque pas trop ?

— Qui ça ?

— Qui ça ? Ton amour de vacances, pardi !

Florence sourit.

— Je ne sais pas trop.

— Comment ça ?

— J’aimais beaucoup passer du temps avec lui, mais…

— Mais ?

— Notre relation me faisait aussi beaucoup culpabiliser. Elle me renvoyait sans cesse à mon défunt mari et à cette dérangeante impression de salir sa mémoire.

— Tu sais que c’est pas le cas, pas vrai ?

— Oui, oui, je sais. Mais j’étais pas encore prête à gérer ça.

— Mais grâce à lui, un jour, tu le seras.

— Je sais pas. Mais je peux l’envisager.

— Et tu l’envisages avec lui ?

— Pour l’instant, je n’y pense pas trop. Je suis pas du genre à me projeter et me réjouir de l’avenir, tu sais. Je suis une nostalgique qui pleure depuis six ans sur son mari décédé et qui vit depuis une semaine dans le souvenir de son amant de vacances parti trop tôt. Et puis, je veux surtout profiter de mes fils et d’une espèce d’harmonie retrouvée.

— Je comprends.

— Je croise les doigts, je veux pas me réjouir trop vite, mais… tu sais que ça fait une semaine que Thom n’a pas fait de cauchemar ?

— Vraiment ? Il en fait à quelle fréquence, habituellement ?

— Quasiment chaque nuit.

— Ah oui, ça doit te changer la vie !

— Carrément !

— En parlant de changement, c’est fou comme le comportement de Silas envers toi a évolué.

— Oui, hein ! C’est grâce à Kelly.

— On dirait que tu es pas la seule pour qui un amour de vacances a tout changé.

— Je crois que ces deux-là sont plus qu’un amour de vacances.

— Je crois que ça vaut aussi pour Franck et toi.

— Et ça vaut pour toi et moi.

Derrière le sourire complice et chaleureux que Magalie lui offre, Florence perçoit une émotion partagée face à cet aveu pudique. Pour conjurer une éventuelle gêne et dissiper l’émotion, Florence ajuste ses lunettes de soleil et son chapeau de paille, avant de poser à nouveau un regard serein sur ses enfants apaisés.

Onze mois plus tard.

Florence monte l’escalier en chantonnant. En passant devant la porte entrouverte de la chambre de Silas, elle entend sa voix. Pensant qu’il s’adresse à elle, elle se plante dans l’embrasure.

— Tu m’as dit quelque chose ?

Elle comprend sa méprise en le voyant parler à l’écran de son téléphone. La bouche en cul de poule, elle lève les mains en signe d’excuses et lance en partant.

— Demande à Kelly de prévenir sa mère que je l’appelle ce soir. Cette espèce de cachottière a des comptes à me rendre ! 

Elle se dirige ensuite vers la chambre de Thom, qui invective copieusement sa console portable.

— Si ton jeu t’énerve plus qu’il ne t’amuse, c’est qu’il est temps d’arrêter !

Une fois dans sa propre chambre, Florence ferme la porte et s’assoit sur son lit. Elle sort son téléphone de la poche arrière de son jean et fait glisser son doigt sur l’écran pour le déverrouiller. Du bout de l’index, elle ouvre en jubilant le dernier message reçu, qu’elle relit pour la troisième fois : 

« Est-ce que tu viens pour les vacances ? 

Jonathane ».

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